Politique de la langue

LE PRÉLUDE ET L’ANDANTE : « ÊTRE ET PARLER FRANÇAIS »

 

   Quatre cents pages, puissamment argumentées. L’ouvrage de Paul-Marie Coûteaux impressionne par sa masse, sa force et la passion qui l’anime. C’est probablement le livre le plus complet que l’on puisse écrire hic et nunc sur la langue française, sur les dangers qu’elle court, sur les réponses qu’elle seule peut apporter à l’ensemble des problèmes qui harcèlent notre patrie. Complet ? Je commencerai par ce qui fâche (un peu). Et pour ce faire, j’évoquerai au préalable une anecdote datée de 1959. À la suite d’un article intitulé « Prélude à Cottafavi » où un très jeune critique revendiquait, avec l’aplomb de la jeunesse, la découverte d’un cinéaste, François Truffaut avait répondu dans Les Cahiers du Cinéma : « Il ne faut pas confondre le prélude et l’andante. » « Personne, lisons-nous dans Être et Parler français, n’envisage [cette question de la langue] dans sa dimension centrale : c’est l’être français tout entier qui tient aujourd’hui à la langue. » Autrement dit, et c’est la thèse de l’ouvrage, la langue doit d’abord et surtout se penser en termes d’identité, de rayonnement, d’unité nationale et par conséquent de politique.

   Or cela fait plus de quarante ans que les défenseurs les plus avisés de notre langue,   cancérisée par l’« angloricain », se battent sur cette brèche, à commencer par Étiemble et son « comparatisme militant » (selon la formule de l’essayiste roumain Adrian Marino), enté sur la politique et l’idéologie. Le pourfendeur du franglais m’écrivait encore en 1985 de sa retraite de Vigny : « La France ne veut plus parler sa langue. Elle se veut […] le 51e État de l’Union capitalisto-raciste des USAgés… » En 1971, le magazine Matulu, dont la défense et illustration du fait linguistique comme fait politique était l’un des terrains favoris, faisait sensation en obtenant pour son premier numéro un long article du président Bourguiba : « La Francophonie sans complexe ». En 1979, un opuscule, Destin du français, cernait  avec la précision d’un scalpel l’enjeu de l’existence même de la France suspendue à sa langue. L’auteur, Michel Marmin, vient justement, dans l’une de mes émissions radiophoniques, de  nous reparler de cette fragilité d’une nation et d’une langue qui ne se maintiennent à travers les siècles que par le volontarisme d’une « création continue », comme disent de l’univers certains théologiens.

     Un ouvrage de l’importance d’Être et parler français, eût peut-être encore gagné en efficacité à prendre  en compte les batailles livrées et parfois gagnées dans le domaine éducatif par les Deloffre,  Rougeot et autres universitaires de haut niveau mobilisés à partir de 1968, ou conduites en d’autres lieux par Pierre Gaxotte, contre le Plan Rouchette, par exemple, la méthode globale ou l’histoire non événementielle ; batailles à l’époque tout aussi  politiques – et urgentes – qu’aujourd’hui  celles d’un Aymeric Chauprade ou d’un Michel Guillou (Francophonie-Puissance, 2005).

    Rappellerai-je aussi le souci manifesté par la « Grande Muette », en 1981, d’insérer la défense de la langue française dans le cadre d’une réflexion sur le concept de « défense globale » ?  Il m’avait été alors demandé de prononcer devant la 94e promotion de l’École supérieure de guerre une conférence sur ce thème, qui me fournit la trame de Discours de la langue, pour lier indissolublement les trois puissances : politico-militaire, économique et linguistique ; discours publié en  1985 et repris en préface au premier volume des Maux de la langue.  La dimension politique, et surtout géopolitique, du couple langue-nation, n’a jamais cessé de motiver ouvertement ou secrètement le combat des défenseurs du français.

   Ses accents les plus pénétrants, Paul-Marie Coûteaux les tire de son analyse de la langue maternelle, où il rejoint le Chateaubriand de l’Essai sur la littérature anglaise : « Les vocabulaires variés qui encombrent la mémoire, écrivait François-René dans cet ouvrage publié en 1836 mais recueillant des textes rédigés dès le début du siècle,  rendent les perceptions confuses. Quand l’idée vous apparaît, vous ne savez de quel voile l’envelopper, de quel idiome vous servir pour la mieux rendre. Si vous n’aviez connu que votre langue […], cette idée se serait présentée revêtue de sa forme naturelle : votre cerveau ne l’ayant pas pensée  à la fois dans différentes langues, elle n’eût point été l’avorton multiple, le produit indigeste de conceptions synchrones ; elle aurait eu ce caractère d’unité, de simplicité, ce type de paternité et de race, sans lesquels les œuvres de l’intelligence restent des masses nébuleuses, ressemblant à tout et à rien. »

   Au sceau de précision et d’intimité qu’imprime à la pensée la langue maternelle s’oppose la régression vers ce que Coûteaux nomme « la tour du Babil » : « Babil, balbutiements… » Ces considérations linguistiques débouchent nécessairement, on l’a dit, sur la géopolitique : « La rivalité militaro-linguistique qui oppose la France et les Etats-Unis ne se limite pas à l’Afrique subsaharienne ; il faudrait la suivre aussi dans toute l’Afrique du Nord et le monde arabe, la percée française des années 1960 en Irak, joyau de la zone d’influence anglophone au Proche-Orient, ayant été soldée par deux guerres ; dans le Pacifique aussi, où toujours les Anglo-Saxons  ont tenté, en vain, d’atteindre au monopole de l’influence.

   L’auteur, évoquant une des dernières paroles du président Mitterrand,  va jusqu’à parler de « guerre vitale » : « entre trois conceptions du monde, le tout-marché à l’anglo-saxonne, le tout-sacré à la musulmane, ou le primat de la politique et donc de la raison à la française. » Il cite pour notre bonheur, en épigraphe au chapitre « Esclave parlera langue du maître », ce fragment des Minutes du procès de Jeanne, consignées au Ier mars 1431 : «  – Sainte Marguerite parle-t-elle langage d’Angleterre ? – Comment parlerait-elle anglais puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ? »

   L’impérialisme américain est traité de la bonne manière, méticuleuse et sans pitié, par le député européen, directeur de l’Indépendance ; en particulier son arsenal  culturel, machine à hacher et homogénéiser les peuples comme la viande de ses hamburgers ; est tout autant dénoncée sa courroie de transmission européiste, que des élites ahuries nous proposent comme bouclier. Je recommande tout spécialement la lecture du chapitre « L’Europe anglomérée, programme d’UE ». Lecture désespérante, où se trouvent  narrées par le menu les capitulations successives de nos gouvernants dans le domaine qui nous occupe.

   Conclusion, d’une éclatante lucidité : « Aussi longtemps que la France officielle, droite et gauche confondues, ne communiera plus que dans l’obsédante haine de soi, la violence embrasera la cité, à mesure que s’éteindra la parole. Ce n’est là qu’une affaire politique, c’est-à-dire humaine, donc amoureuse. » 

Michel Mourlet

Éditions Perrin, 400 pages, 21 €.   

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