Montherlant retrouvé

 

Montherlant retrouvé

 

   « Malheur aux honnêtes ! Malheur aux honnêtes ! Malheur aux meilleurs ! » Tous ceux qui eurent la chance et le bonheur d’assister à la reprise du Maître de Santiago en 1972, à la Comédie Française, ont encore dans l’oreille les accents de violoncelle rauque de Michel Etcheverry proférant le terrible constat d’Alvaro. Aujourd’hui la chance repasse : il ne faut pas la manquer. Ce n’est plus Etcheverry, mais Jeener. Ce n’est plus le Français, mais le Théâtre du Nord-Ouest. En outre, événement extraordinaire, Santiago n’est que l’une des seize pièces de Montherlant (la totalité de son œuvre dramatique) présentées au cours du cycle organisé par Jean-Luc Jeener.

   Dans le  paysage théâtral français, le Théâtre du Nord-Ouest semble un aérolithe dont la chute en plein Faubourg Montmartre a creusé un cratère. Le pittoresque de son passé, déjà, justifierait un livre. Cabaret en vogue avant guerre, le lieu est pris en main à la Libération par cinq anciens de la Deuxième D.B., dont l’entraîneur de Marcel Cerdan. Circonstance qui conduira Édith Piaf (dont on n’a pas oublié les liens avec le boxeur) à s’y produire fréquemment. Sa loge y existe toujours. Elle fera monter sur la scène du « Club des Cinq » un jeune chanteur… nommé Yves Montand.

   Jusqu’en 1954, le cabaret connaîtra le succès, grâce à des habitués célèbres, dont Jean Gabin, Marcel Carné, Jacques Prévert. Puis, sic transit…On le transforme en cinéma.  Nouvelle mutation en 1991, à l’usage des amateurs de « rock », dont le charivari indispose le quartier. Enfin, le calme et la ferveur s’y installent en 1997, avec l’arrivée de Jeener et de sa Compagnie de l’Élan.

   À côté du patron de l’Élan, les « hommes-orchestres » de jadis, qui jouaient d’une dizaine d’instruments à la fois tout en frappant sur une grosse caisse à l’aide d’une pédale tandis qu’ils agitaient les clochettes de leur chapeau, font figure de spécialistes bornés. Ce lutin malicieux, toujours courant de droite et de gauche (plutôt de droite, il est vrai, ce qui ne va pas sans effaroucher les fonctionnaires de la Culture), exerce en effet tous les métiers du théâtre : directeur de troupe, directeur de salles – le Nord-Ouest en compte deux –, auteur dramatique porté par la foi, metteur en scène, comédien, régisseur de plateau, accessoiriste, balayeur, et j’en passe ; il assure aussi la billetterie les soirs où il ne joue pas. Pour couronner l’ensemble, ou plus exactement pour lui permettre de se nourrir de temps en temps – le temps qu’il lui reste ! – il est critique dramatique dans les suppléments du Figaro. Un critique d’une complète liberté. 

   Il a inventé un type de programmation unique en son genre : présenter en alternance toutes les pièces d’un auteur, en y ajoutant le cas échéant, pour compléter le panorama,  des conférences et des lectures d’œuvres non théâtrales. La pédagogie rejoint ici la boulimie de ce Protée des planches : ces dernières années, quiconque désirait, pour un motif professionnel ou personnel, étendre et approfondir sa connaissance de Racine, Hugo, Claudel, Musset, Corneille, Feydeau, Marivaux, n’aura pu faire l’économie d’une fréquentation assidue du Nord-Ouest.

   La prochaine « Intégrale » sera consacrée à Shakespeare. Mais, jusqu’à fin décembre, nous sont proposées toutes les facettes de Montherlant, protéiforme lui aussi, toutes les extrémités de lui-même où il est allé, poussé par ce balancier d’horloge qu’il nommait « syncrétisme et alternance ». Cocteau a dit : « Montherlant est l’Aigle à deux têtes. Une de ces têtes est celle du Maître de Santiago, l’autre celle de Malatesta. » C’est une grande chance pour les spectateurs de ce début du XXIe siècle, lequel semble vouloir marcher, hélas ! sur les traces de son prédécesseur.  On ne joue plus guère cet auteur, pourtant l’un des plus grands de notre répertoire, pour des raisons plus ou moins obscures qui tiennent moins à la politique, semble-t-il, qu’à la calomnie. Une aura d’aristocratie hautaine et de rhétorique austère flotte autour de son nom et de son œuvre, qui ne correspond à rien qu’on ait pu constater – si l’on connaît, bien entendu, ses écrits. A fortiori si l’on a approché le personnage, apprécié son humeur volontiers plaisante, parfois même son humour quelque peu gouailleur : « Ce n’est pas la polissonnerie qui est vulgaire, c’est la pruderie », allègue-t-il à propos de certains passages jugés « grossiers » de son Don Juan.

   La politique ? Montherlant a eu les phrases les plus dures contre l’impérialisme et le colonialisme : voir notamment la célèbre tirade d’Alvaro dans Santiago. Agnostique, apologiste du désir, pourfendeur des sociétés gangrenées par l’appât du gain, voilà des positions qui devraient convenir à la gauche. Mais non. On se rappelle cette anecdote des années Mitterrand : Une jeune comédienne de talent, qui a présenté au concours du Conservatoire de Paris une scène de la Reine morte, est recalée. Elle s’enquiert du motif de son échec auprès d’un des examinateurs, metteur en scène alors assez connu, dont nous tairons le nom par charité. Réponse de l’éminent professeur : « Mademoiselle, à notre époque on ne travaille plus Montherlant dans une école nationale. »

   On se souvient aussi d’Antoine Vitez – dont l’intelligence, pourtant, était d’une tout autre envergure – rayant d’un trait de plume, dès son arrivée à la direction de la Comédie-Française, le beau projet de son prédécesseur Jean Le Poulain : inscrire au programme la Ville dont le Prince est un Enfant. On n’oublie pas davantage, dans les annales de la bêtise critique, le plumitif aux ordres d’« un grand journal du soir » (selon l’expression consacrée) qui, en guise d’oraison funèbre, traita Montherlant d’« auteur d’aphorismes pour cendrier ». Voilà qui alimentera l’ironie des générations à venir, comme nous nous gaussons aujourd’hui des bévues de Francisque Sarcey. Enfin, pour clore le florilège, je raconterai une petite histoire personnelle : lors d’un souper d’après représentation chez le président d’un festival de théâtre, je fus amené à déplorer l’absence de pièces de Montherlant sur les scènes de Sarlat, d’Avignon ou du Festival d’Anjou. Un comédien, d’ailleurs de grand talent et qu’il m’est arrivé d’applaudir dans mes articles, homme charmant et cultivé de surcroît, intervint en faisant la moue : « On ne pourrait pas parler de choses moins ennuyeuses ? » 

   Ennuyeux, les délires de Malatesta ? Ennuyeux, le Don Juan le plus complexe et le plus mystérieux du répertoire avec celui de Molière ? Ennuyeuse, cette ahurissante Brocéliande qu’on devrait placer quelque part entre Vitrac et Ionesco, avec un zeste du Buffet froid de Bertrand Blier trempé dans le Bourgeois Gentilhomme ? Si l’on croit que je galèje, qu’on se reporte seulement au dialogue de la scène 5, Acte II ; en particulier à ce passage où M. Persilès, à qui un généalogiste a affirmé qu’il descend de saint Louis, discute avec l’employé du gaz :

« PERSILÈS : Au rang où je suis, s’il y a rang, je ne laisse pas cependant d’être homme comme un autre.

   L’EMPLOYÉ : Il fait noir dans votre antichambre. Et est-ce ma faute si ma pile a flanché ?

   PERSILÈS : C’est juste. Et je vous ai, en effet, insulté. Je vous demande de me pardonner. Mon premier mouvement était celui du sang, que j’ai un peu chaud, corbleu ! c’est un sang dont la source est généreuse. Le second est le mouvement de ce que je me dois et de ce que je vous dois.

   L’EMPLOYÉ : Bon, ça va.

   MADAME (à la domestique) : M. Persilès est fatigué.

   ÉMILIE : Il fume trop.

   PERSILÈS : Vous avez un parapluie.

   L’EMPLOYÉ ; Vous voyez.

   PERSILÈS : C’est vrai, il y a souvent de l’eau dans le gaz. »

   Le reste à l’avenant.

      Quant à la fameuse « misogynie », on la trouvera beaucoup plus développée chez Schopenhauer, Nietzsche ou Strindberg, qui ne sont pas encore, que l’on sache, des écrivains interdits à la vente.

   Puisqu’il n’y a ni rhétorique – mais il y a, certes, un grand style, et il ne faut pas confondre les deux – ni ennui, ni engagement « à droite » (Montherlant s’est toujours décrit  « au plafond », comme Lamartine), d’où vient cette réputation falsifiée auprès de gens qui, pour la plupart, n’ont approché son œuvre ni de près, ni de loin ?

   Il semble qu’il s’agisse de quelque chose de beaucoup plus général et vague que des questions de littérature ou de politique ; de quelque chose en relation avec l’état actuel de notre société. Le théâtre de Montherlant est perçu comme une condamnation implicite de notre aveulissement, des abandons, des complaisances à tout ce qui ronge notre tissu social, nos valeurs fondamentales, sous le prétexte d’une « modernité » prétendument unique et inéluctable bien qu’elle couvre le monde de ses ruines et de ses échecs.

    Par le choix de ses sujets, par sa manière royale de les traiter, Montherlant apparaît comme un empêcheur de tripatouiller en rond à l’étage des cuisines. Le « théâtralement correct » l’occulte parce que la partie critique de son théâtre  l’apparente à Caton le Censeur, un gêneur qui tend à ses contemporains un miroir où, bradeurs des vertus romaines, ils craignent de se reconnaître. 

   Quelqu’un qui met dans la bouche de ses personnages des phrases telles que : « En prison ! En prison pour médiocrité » (Ferrante dans la Reine morte), « Je ne tolère que la perfection » (Alvaro dans le Maître de Santiago) ou : « Je ne suis pas de ceux qui aiment leur pays en raison de son indignité » (Alvaro, encore, phrase mise en épigraphe aux Poneys Sauvages par Michel Déon), cet homme-là doit être placé en quarantaine ou, mieux encore, gommé de l’histoire littéraire comme d’autres l’ont été pour d’autres raisons. D’autant que dans une postface à Santiago, il insiste on ne peut plus clairement : « Notre époque est celle de l’imposture éhontée. Il s’agit toujours d’affirmer que le blanc est noir. Les gens, distraits, ahuris, et ignorantissimes, finissent par le croire. Cela dans tous les ordres : politique, social, artistique, littéraire. » Ce texte est daté de 1948. Qu’écrirai-il aujourd’hui !

   L’« Intégrale Montherlant » exige donc un certain héroïsme, autant de la part de Jean-Luc Jeener que des troupes qui accompagnent son aventure. La récompense de son héroïsme, l’homme du « théâtre de l’incarnation » la reçoit des spectateurs, souvent très jeunes, qui lui disent à la fin d’un spectacle : « C’est donc ça ! ce Montherlant dont on ne nous parle jamais ! Mais c’est magnifique ! » On entend les mêmes réflexions à la sortie du cours d’art dramatique de Dominique Leverd, dont les élèves, eux, travaillent des scènes de la Reine morte, de Racine, de Corneille, pour leur donner le goût des grands textes. Tout ne sera pas perdu, tant que des jeunes gens avides de beauté et de dépassement de soi se réuniront dans ces cryptes chères à Jeener, à l’abri durant quelques heures des niaiseries et du vacarme du monde.

 

  

Publicités

A propos franceunivers

Depuis 1971, promotion de la culture française
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s