Notre siècle dernier

Notre siècle dernier
 
Préface à l’Esprit de la terre, album de photographies de MARC PAYGNARD.
 

 

 

   Comme beaucoup de gens nés avant 2001 (bien que certains fussent trop jeunes encore pour en ressentir le choc !) j’ai assisté à un phénomène très curieux et qui n’a pas été sans traumatiser quelques observateurs : mon siècle, celui où j’avais depuis longtemps mes habitudes, mes souvenirs, mes pantoufles, où je supposais ma jeunesse  bien à l’abri – c’est-à-dire le XXe – a pris tout à coup le nom de « siècle dernier ». J’aurais éprouvé le même sentiment, je pense, si, après m’être absenté vingt-quatre heures de mon domicile, je l’avais découvert, au retour, rasé pour cause d’insalubrité ou transformé en musée municipal.

 

   Nous devons nous y résigner : le « siècle dernier » a cessé de porter le numéro 19, pour devenir le XXe. Et le XIXe adopte à présent la silhouette lointaine, comme estompée dans le brouillard de ses Lumières, que présentait son prédécesseur immédiat avec sa perruque poudrée, son Indépendance américaine et son bon Dr Guillotin. Du coup, et c’en est un, de coup, croyez-moi, ce qui constituait notre histoire contemporaine, nos Présidents, nos grands criminels, nos bagnoles, même nos guerres, bref, notre pain quotidien, est en train de revêtir une valeur et des habits noir et blanc un peu trop boutonnés, amidonnés,  un peu archaïques,  encore vaguement proches cependant, tout comme ceux que le siècle barbu et moustachu de Victor Hugo et de Pasteur a si longtemps portés pour nous.

 

   Voilà pourquoi, en fin de compte, les photos de Marc Paygnard nous surprennent moins qu’elles ne nous émeuvent, comme nous émouvaient sans nous déconcerter les daguerréotypes de nos arrière-grands-parents ou les sages gravures de leurs livres. Cette paysannerie des années soixante-dix, aujourd’hui disparue – et depuis pas mal de temps – aurait fait ouvrir de grands yeux aux enfants ou aux citadins de 1990, habitués à la télé des chaumières, aux ballets de tracteurs, voire aux bombardements insecticides. On les entend d’ici se récrier : « Quoi ! Il y a à peine quinze ou vingt ans, on voyait encore ça dans nos campagnes ! Des charrettes tirées par des chevaux ! Des vieilles avec un fichu sur la tête, et qui  priaient le petit Jésus ! Et – non, je rêve…  – des cuisinières à charbon ! »

 

   En 2007, on s’attendrit ; on ne s’exclame plus. Rien d’extraordinaire en vérité dans ces survivances rustiques : traction animale, four à pain chez soi, gerbe de foin au bout de la fourche… puisque c’était au siècle dernier.

 

   Au moment où Marc Paygnard les a fixées, ces images semblaient encore anachroniques, à la limite du folklore. Aujourd’hui, elles ont réintégré leur juste chronologie, celle de l’Histoire. Elles éveillent en nous l’émotion particulière, un brin nostalgique – parfois poignante si l’un de nos souvenirs personnels s’en trouve ressuscité – qu’entraîne l’évocation d’un passé plus ou moins rattaché à notre propre vie, par des racines familiales, géographiques, ou d’autres liens.

 

   Quand j’ai commencé à feuilleter, ou plutôt à caresser du regard ces photos, je demeurai d’abord à l’extérieur, spectateur d’un monde qui s’offrait à mes yeux comme sur un plateau de théâtre : théâtre d’ombres et de fantômes. Et puis soudain, sur le profil d’une vieille fermière au visage illuminé d’un sourire plein de malice et de générosité, un déclic se produisit. J’ai quitté mon fauteuil de spectateur, j’ai gravi les marches du  podium, je suis entré dans ce monde. Ce n’était pas elle, bien sûr, mais j’avais quand même reconnu ma grand-tante, « la tante Eugénie » on l’appelait, mariée à l’oncle Léon. Il me faut préciser que ma famille paternelle est pour moitié originaire de la Franche-Comté, pour l’autre moitié du Limousin. Et que j’ai passé mes vacances d’enfant, pendant la guerre et un peu après,  tantôt à Fraisans, dans le Jura, tantôt au Bois-aux-Arrêts et à Marsac dans la Creuse. C’est dire si l’odeur de l’étable m’est familière, cette bonne odeur d’ammoniac propagée par la fermentation de la paille dans le purin. Elle est pour moi le parfum même de la campagne, inséparable des ciels de juillet, des sauterelles jaillissant sous les pas, de la quête obsessionnelle des champignons et du bourdonnement des mouches sur les ombelles.

 

   Eh bien, ces odeurs, ces bruits, cette fulgurance en bouche des jeunes Arbois et des antiques vins jaunes sur les noix et le fromage de Comté, le goût légèrement aigre de la  miche au levain tranchée droit au couteau de poche contre la chemise à carreaux et tartinée de la sublime cancoillotte, les petits cubes de pommes de terre que la tante Eugénie faisait sauter au saindoux et à l’ail dans la cocotte de fonte, tandis que l’oncle Léon, lunettes au bout du nez, lisait avec application les nouvelles du canton ; et aussi les féveroles noires (jamais retrouvées depuis) glanées dans le champ après le gros de la récolte, et même la barbe biblique de mon arrière-grand-père Jean-Baptiste Mourlet aux yeux pétillants de finesse, encadré dans la chambre de mes parents, j’ai récupéré tout cela en un brusque pêle-mêle de sensations vivantes lorsque j’ai pénétré à l’intérieur des photos de Marc Paygnard, comme on enfouit le nez au beau milieu d’un bouquet de fleurs fraîchement coupées.

 

   Je voudrais ajouter ceci : vous pouvez (tout est pardonnable aux yeux d’un Franc-Comtois, tant il est fier de descendre en quelque façon de Louis XIV !) vous pouvez n’avoir jamais mis les pieds ni une parcelle de vos rêves en Haute-Saône, Jura, Doubs ou Territoire de Belfort, et prendre néanmoins un infini plaisir à contempler l’exposition de portraits, de paysages, de scènes champêtres et de natures mortes à laquelle le peintre Paygnard nous convie. J’ai bien dit : le peintre. Car, si je ne me trompe, il préfère la composition réfléchie à l’instantané aléatoire, la signification recherchée derrière l’apparence,  et profonde, à l’interprétation du photophage capricieux… rançon d’une confusion fréquente entre talent et hasard. Jadis, on louait le peintre d’être un bon photographe. Aujourd’hui,  remercions Marc Paygnard le photographe de peindre ce qu’il pense, et de savoir construire ce qu’il sent.     

 
 
 
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