Oser « Nejkrassov »

Michel Mourlet

Valeurs Actuelles n° 3694

 

Oser « Nekrassov »

l’Arsène Lupin de la guerre froide

 

   La nouvelle semble incroyable : On rejoue Nekrassov de Sartre !

   En 1955, le monde était coupé en deux : une moitié libre et une moitié communiste. Krouchtchev déposait son rapport ; en dépit de cet événement, les intellectuels français, toujours à la pointe de la perspicacité politique, continuaient à vivre pour les trois quarts dans l’espérance du paradis rouge et ricanaient du quart restant qui n’avait jamais cessé de voir clair, Yves Montand et Simone Signoret avaient le poignet endolori à force de signer des pétitions ou des appels ; quiconque œuvrait contre les intérêts de la France pouvait compter sur les faveurs de Mme de Beauvoir, les insultes pleuvaient sur Kravchenko qui avait « choisi la liberté », cent cinquante millions de morts, davantage sans doute, peuplaient les cimetières de Staline et de Mao, et Jean-Paul Sartre accouchait d’une nouvelle pièce : Nekrassov. 

   Histoire d’un escroc génial qui, pour échapper à la police, se fait passer pour un transfuge soviétique, cette comédie politico-policière, de par la cible qu’elle vise : les anticommunistes des années cinquante, résume emblématiquement l’état de confusion mentale où notre « intelligentsia de gauche » se complait depuis plus de soixante ans, malgré les démentis cinglants que lui a apportés l’Histoire, celle des peuples, celle de la société, celle de l’économie ; cette légion d’aveugles qui continue à maintenir vaillamment son ordre moral, qu’elle a su imposer, grâce au terrorisme de velours d’une idéologie prétendument universelle, à nos « élites » fascinées.

   Comble de disgrâce, Nekrassov, qui durait plus de trois heures et alignait vingt-six personnages, fit un four à la création et connut le même sort quelques années plus tard. C’est dire qu’il fallait pour la remonter aujourd’hui un certain toupet. Or il existe aujourd’hui un metteur en scène à qui cette qualité ne manque guère et qui se fait même une quasi spécialité de redécouvrir des textes qu’il estime à juste titre méconnus : souvenons-nous seulement de la Dernière Nuit de Don Juan de Rostand et de Zoo ou l’Assassin philanthrope de Vercors. Il s’agit, bien sûr, de Jean-Paul Tribout, directeur artistique des festivals de Sarlat et de Dax, l’un des hommes de théâtre qui comprennent le mieux actuellement le théâtre, ses exigences et le respect qu’il doit au public.

   Pour cette raison, il sait que Sartre, pataphysicien  de « l’indépassable horizon » du marxisme, est un grand auteur dramatique. Même fondée sur une croyance démantelée par les faits, sa pièce est d’une drôlerie et d’une vivacité étonnantes. Il fallait néanmoins trancher dans le vif : raccourcie d’une heure, ramenée à vingt personnages interprétés par neuf comédiens, cette intrigue burlesque prend des allures de vaudeville où les portes claquent comme les répliques, où les personnages courent en tous sens.

   On assiste à un phénomène comparable à ce qui se passe, dans un autre registre, avec les Châtiments de Victor Hugo. La circonstance a disparu, l’« écume » historique s’est dissoute, on peut même penser le contraire de ce que pensait en cette époque révolue l’auteur de l’œuvre vengeresse, il n’empêche : la force des vers demeure ; hors de tout contexte et motif, elle emporte l’admiration.

   Il serait juste d’observer que Nekrassov, pièce satirique, ne se borne pas à fustiger ce qui s’appelait alors, dans les cercles éclairés, l’«anticommunisme primaire et viscéral » du bourgeois abritant sous ses ailes son tas d’or comme le vautour sa couvée. On y voit également de quelle cynique manière les grands médias (à l’époque les journaux) pratiquent la désinformation. Il n’est que de remplacer les allusions au Figaro de Pierre Brisson (et à son chroniqueur Georges Duhamel), voire au FranceSoir de Lazareff, par l’Humanité des Thorez, Duclos et consorts ou n’importe quelle feuille dite progressiste de l’époque, autrement dit, il suffit de changer de cible, pour se rendre compte que la satire a conservé toute sa vertu. Faut-il ajouter qu’elle fonctionne très bien aussi avec les médias actuels ?

   De la désinformation à la manipulation il n’y a qu’un pas. Nekrassov joue subtilement sur les effets en chaîne de cette arme à double tranchant, d’un contrôle malaisé, rendu ici plus difficile encore par une « guerre des polices » dont séries télévisés et films feront plus tard leurs choux gras. On voit que le champ d’action – et d’observation – de cette farce politique allègrement féroce est déjà assez vaste ; ce serait pourtant mal connaître son auteur que de croire en épuiser le sens en disant qu’il a troussé une pièce jubilatoire sur une thèse fausse, – ce qui constitue déjà un exploit.

   Deux autres thèmes chers à Sartre se croisent sur le trajet de son héros. Le premier : le « Pour Autrui ». Nous sommes, ou plutôt nous devenons ce que nous représentons au regard de l’autre, dont la conscience transforme notre « existence » en « essence ». L’idée centrale de l’existentialisme, longuement analysée dans l’Être et le Néant, développait son aspect de fatalité inéluctable dans Huis-Clos : « L’Enfer, c’est les autres ». Second thème : l’engagement dans une cause qui donne un sens à la « liberté pour rien » de l’individu. 

  Comme « saint Genêt comédien et martyr », autrement dit Jean Genêt, devient voleur selon Sartre parce qu’on le tient pour un voleur, afin de se conformer à l’image de lui que la société s’est forgée, de même l’imposteur qu’on prend pour Nekrassov finit par se couler entièrement dans le moule de son modèle : je suis Nekrassov puisque vous voulez que je le sois. Et cette espèce d’Arsène Lupin (personnage, dit-on,  très apprécié de l’adaptateur de Kean, féru de Dumas et de Maurice Leblanc), troque sa vie de chien errant contre un combat collectif qui, pour le meilleur ou pour le pire, donne un contenu et un sens à ce qui n’était qu’individualisme vide. On reconnaîtra ici la filiation paradoxale qui unit Sartre, comme Malraux,  au Barrès des Déracinés.

   Tout cet écheveau de fils presque invisibles, de significations philosophiques motivant et enrichissant sans jamais l’entraver une trame à la Volkoff (services secrets, « retournements »), est noué et dénoué avec une maestria de chef d’orchestre clandestin par un Jean-Paul Tribout en grande forme. Rapidité, vivacité sont les maîtres mots de sa mise en scène. Celle-ci se signale en particulier par des compositions de groupes heureusement agencées, ce qui paraît aller de soi dans un ouvrage où s’opposent sans cesse l’individuel et le collectif. L’ingéniosité du dispositif scénique, décor dans le style pochette-surprise dû à Amélie Tribout, contribue au dynamisme de l’ensemble. Éric Verdin (à qui des producteurs devraient songer pour de nouvelles aventures de Lupin) possède la prestance et l’élégance que l’on attend d’un escroc de belle envergure. Tribout lui-même semble avoir passé sa vie dans des salles de rédaction et Emmanuel Dechartre a toutes les qualités que l’on exige d’un  président de conseil d’administration, à la tête d’un journal qui ne renie jamais ses opinions… sauf si le gouvernement change de politique. Toute la troupe serait à citer tant elle est de valeur égale et d’une parfaite homogénéité.

 

   Théâtre 14 : 01 45 45 49 77. Du 11 septembre au 27 octobre.

 

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