Un jour de fête avec Jacques Tati

Michel Mourlet

Un jour de fête avec Jacques Tati

 

   « Chacun de nous – se plaisait à dire Jacques Tati – a rencontré au moins une fois M. Hulot. »

   Un jour de novembre 1967, j’ai pu vérifier à mon profit l’exactitude de cette assertion. Assis dans un laboratoire de mixage de films où je causais tranquillement avec un technicien, je faillis bondir de mon siège : M. Hulot en personne entrait dans la salle ! Un peu moins jeune, bien sûr, qu’à l’époque de ses Vacances tournées en 1952, ou, cinq ans plus tard, dans Mon Oncle ;  ses cheveux s’étaient  argentés (beaucoup plus, on devait l’apprendre par la suite, que son porte-monnaie), mais il avait conservé sa sveltesse, et ce mélange de souplesse et de raideur qui conférait à sa haute silhouette (si merveilleusement croquée par Pierre Étaix) une démarche inimitable. Le fringant M. Hulot avait avalé son parapluie, mais c’était un parapluie en caoutchouc ! Et il avait toujours le clair regard un peu étonné et candide qu’il posait depuis l’enfance sur les gens et sur les choses avec, semblait-il, un seul parti pris : les trouver plutôt meilleurs, plutôt moins laids qu’on ne le dit.

   Il fignolait la bande-son de Playtime : le son revêtait pour lui au moins autant d’importance que pour Bresson ; les bruits ou embryons de paroles qu’il enregistrait  composaient une véritable partition de musique concrète.

   Je me présentai. Bien que j’eusse quitté depuis sept ans  les Cahiers du Cinéma, première revue à avoir mis Tati à sa juste place, ce sésame ancien suffit pour qu’il m’accordât un rendez-vous le lendemain. C’est ainsi que je passai une matinée entière à bavarder avec lui, juste avant la sortie de son « grand œuvre ».

   Né en 1907, il achevait sa cinquante-neuvième année en même temps que son film. En 2007, nous n’avons plus en face de nous que son fantôme, celui qu’il interpréta pour Autant-Lara dans  Sylvie (1945). Ce revenant extralucide nous veut du bien ; il continue à travailler pour nous en se moquant gentiment de la civilisation vers laquelle nous poussent les nouveaux sorciers : technocrates, « spécialistes » de tout acabit, devant qui s’agenouillent les nouveaux dévots : médias et politiciens. Tati, notre joyeux centenaire de 2007, c’est très précisément quelqu’un dont on peut se demander quel sort il réserverait dans son prochain Hulot au rapport arithmétique maximal autorisé en France entre le poids du cartable et le poids de l’écolier ? Comment traiterait-il le « principe de précaution » appliqué à nos camemberts au lait cru, conjointement avec la remise en liberté d’un aliéné sanguinaire, au motif que « rien ne peut laisser prévoir une récidive de sa part » (entendu à la radio de la bouche d’un « psy ») ? C’est pour répondre à des questions de cette farine, dignes du boulanger de Sainte-Sévère, que Tati nous manque terriblement. Et c’est pourquoi il faut célébrer haut et fort ce jour de fête : son centième anniversaire, sans oublier le soixantième de son premier long métrage.

   Un vrai jour de fête aussi, pour le cinéphile que j’étais, fut celui que marqua cette rencontre. De la longue conversation qui s’ensuivit, scrupuleusement notée,  je rapporterai ici quelques mots.

   Faire raconter par un cinéaste au travail le sujet de son film est, avec un peu de chance, la meilleure entrée au cœur de son œuvre. Car, manches relevées, les bras plongés dans la pâte des couleurs, des sons, des personnages, des décors, des actions à conduire, des acteurs à diriger, des plans à cadrer, chef d’orchestre et démiurge de tous les éléments constitutifs du film, le metteur en scène est naturellement porté à dépasser le schéma abstrait de l’histoire qu’il raconte pour en dégager ce qui lui importe le plus : la signification générale, les mobiles qui l’ont intimement attelé à sa tâche.. Il a envie de  nous faire toucher ce qu’il touche : non le squelette, mais la chair qui l’habille. Qu’est-ce donc, Monsieur Tati, que Playtime ?

   Un groupe de touristes arrive à Paris avec l’idée u’ils vont visiter une ville pleine de charme, de pittoresque, de variété. En atterrissant à Orly, ils se retrouvent à peu près dans le même aéroport que celui qu’ils ont quitté à Munich, Londres ou Chicago. Ils montent dans le même autocar que celui qu’ils avaient utilisé à Rome ou à Hambourg et arrivent sur une route bordée de lampadaires et de « buildings » identiques à ceux de leur propre capitale. Ils retrouvent ce style d’architecture conçu pour vivre au garde-à-vous. Ils ne voient jamais rien de particulier, jamais rien d’humain. J’ai veillé, pour donner plus de force à mon idée, à ce qu’aucun morceau de verdure, aucune branche d’arbre ne subsiste dans cet univers déshumanisé.

   Il faut ajouter à cela qu’initialement, le décor de Playtime devait être uniformément gris, option abandonnée pour des raisons techniques, mais qui indique bien le fond de la pensée hulotienne. Car…

   Heureusement, il y a M. Hulot et M. Marcel et tout un tas de braves gens qui, eux, ont gardé leur personnalité, leur bon sens. Ceux-là préféreront toujours le petit vin blanc sur le zinc aux distributeurs automatiques de Coca-Cola.

   Voilà le mot lâché. De Jour de Fête à Playtime, il n’y a pas seulement, par titres interposés, le constat d’une cancérisation – encouragée comme toujours par les élites – de la langue maternelle par l’idiome colonisateur, mais surtout le basculement annoncé dès 1947 d’une civilisation dans une autre. Le facteur vélocipédiste de Sainte-Sévère  qui cherche grotesquement à rivaliser de vitesse avec ses collègues américains, et la Military Police en embuscade sur une vieille route de la campagne berrichonne, préfigurent sans hiatus l’uniformisation massificatrice, la perte d’identité, le « Décor unique » (comme la Pensée) de Playtime, en attendant le sabir mondialisé de cette espèce de tour de Babel horizontale, grouillante d’automobiles, que figurera Trafic en 1971.

   Et Monsieur Hulot d’enfoncer le clou :

   – Notre civilisation devient chaque jour plus terne, plus anonyme. Autrefois, le charcutier portait une chemise de couleur et un beau tablier. Aujourd’hui il s’habille de blanc comme les dentistes et les chirurgiens. Le monde devient une immense clinique. Avez-vous remarqué que l’on ne construit plus rien de petit, mais que tout, au contraire, prend la dimension d’Orly ou d’une HLM ? De ce fait, le décalage entre certains événements et ce qui les entoure atteint parfois des dimensions surprenantes.

   Dans Playtime en particulier, le silence assourdissant de l’infinitésimal enchâssé dans le gigantesque retentit comme un choc irrationnel, une sorte de cauchemar éveillé : rien à voir avec un « gag » au sens habituel du mot. Mais ce serait également une erreur, commise par certains commentateurs, de voir dans ces juxtapositions d’éléments hétéroclites par la taille ou par la durée on ne sait quelle volonté d’irréalisme. Tati, non seulement dans les propos qu’il m’a tenus ce jour-là, mais dans la masse de déclarations qu’il a publiées au long de sa vie professionnelle, n’a, à notre souvenance, jamais contredit cette règle : « Je m’efforce d’amener l’effet comique dans la plus grande vérité possible. » À une question que je lui posais sur l’emploi de la stéréophonie, réponse identique : « Il y a d’abord la recherche du naturel. » La distinction qu’il a souvent opérée entre le comique « construit » (Charlot, par exemple, ou les Marx) et le comique « subi » (le sien) va exactement dans le même sens..

   Se référant à une scène mémorable des Vacances de M. Hulot, son réalisateur a donné sous forme d’apologue une explication très claire de la différence en question : après son arrivée intempestive au beau milieu d’un enterrement, Hulot, dont la petite Amilcar poussive des années trente est tombée en panne, retire  de la malle arrière une chambre à air de secours qu’il jette au sol. Des feuilles mortes mouillées de pluie se collent au caoutchouc. Apercevant au passage cet objet circulaire et feuillu, le croque-mort préposé à la décoration florale le confond avec une couronne mortuaire, s’en empare et va l’accrocher au monument funéraire. Du coup, intégré malgré lui à la famille en deuil, Hulot reçoit condoléances et poignées de main. Qu’aurait fait Charlot dans la même circonstance, s’interroge Tati, pour n’avoir pas l’air d’un intrus ? Malin comme il l’était, il aurait collé lui-même les feuilles à la chambre à air, provoquant par sa trouvaille le rire époustouflé et complice du spectateur. Bien au contraire, Hulot ne prend aucune part active à l’événement ; il s’y conforme en toute passivité.

   C’est pourquoi le spectateur qui s’attend à se tenir les côtes ou à se rouler par terre en regardant Mon Oncle  ou Playtime sera douloureusement surpris. Le comique d’observation et de réflexion n’agit pas sur la mécanique nerveuse de l’hilarité qui, si l’on met un doigt dans son engrenage, vous avale irrésistiblement tout entier. Le comique cultivé par Tati, tel celui de Molière, en appelle seulement à la liberté de sourire :

   Le cinéma comique comprend de nombreuses catégories, ce n’est pas son moindre intérêt. Le comique logique, mathématique, de Buster Keaton est différent de celui de Chaplin, fondé sur la sentimentalité, la pauvreté, différent aussi du comique destructeur des Marx Brothers, fondé sur le sans-gêne. Le comportement de M. Hulot traduit un comique de caractère réaliste, fondé sur l’observation quotidienne. Sa personnalité n’est pas agressive. Il est souvent conditionné par les événements qui l’entourent. Dans ce sens, c’est le contraire d’un héros. M. Hulot est un personnage que l’on rencontre tous les jours dans la rue.

   Et Jacques Tati, lui, où avait-il rencontré M. Hulot ? Au lycée ?

   Tout spectateur a rencontré M. Hulot : son professeur d’Histoire, par exemple, distrait, hurluberlu, un peu ahuri. Je n’ai jamais rencontré Hulot au cinéma, mais je l’ai vu au café, dans le métro, partout et nulle part.

    Dans la vie courante, en promenade ou  attablé à la terrasse d’un de ces bistrots qu’il affectionnait, Tati, comme certains écrivains consciencieux, notait dans un petit carnet les traits amusants, les situations cocasses, les ridicules qui lui sautaient aux yeux – des yeux entraînés à saisir ce type de détails que personne ne remarquait autour de lui. Il emmagasinait ainsi des matériaux qui lui serviraient à élaborer un art tout à fait surprenant, non le burlesque gestuel et visuel mis au point par Max Linder, encore moins la comédie d’essence théâtrale à la Yves Robert, mais un comique documentaire, directement issu de la réalité et qui nous fournit déjà, à nous qui sommes ses contemporains, de précieux témoignages et indications sociologiques.

   Surtout, de par sa vision du monde qu’on doit bien se résoudre, en dépit de certains froncements de sourcil, à qualifier sans ambages d’antimoderniste (voire, horreur ! de « populiste »  en raison d’une promiscuité des plus douteuses avec le « populo » et son gros bon sens, à se boucher les narines si l’on chausse les talons rouges d’aujourd’hui),  et aussi de par son traitement de la durée, par la valeur qu’il accorde à à la respiration des choses, il  inverse littéralement la définition de Bergson : le comique inventé par Tati n’est pas du mécanique plaqué sur du vivant, mais du vivant (Hulot et compagnie) plaqué sur du mécanique (la société technicisée, aseptisée, mercantilisée, panurgisée, qui commençait à se mettre en place autour du brave François, le facteur de Jour de Fête, enrégimente déjà son monde aux bains obligatoires de Saint-Marc-sur-Mer, rend idiote la famille Arpel de Mon Oncle, culmine dans l’aquarium glacé de Playtime et tourne en eau de boudin et girations de bagnoles avec Trafic.

   Cependant, la souple intelligence de Tati n’aurait pu se contenter d’une manichéenne nostalgie du passé accompagnée du rejet pur et simple de la modernité. Le passéisme sans nuance lui semblait aussi critiquable que le « bougisme » comme fin en soi, seule philosophie perceptible de la plupart de nos contemporains :

   La véritable vedette de Playtime, c’est la ville ultramoderne. Au commencement, ses habitants n’osent même pas ouvrir les portes ni les fenêtres. Ils trouvent tout juste le courage de respirer. Puis, petit à petit, ils parviennent à s’acclimater, à humaniser la ville en oubliant le décor.

   Ce ne serait donc pas une satire féroce, ni complètement pessimiste :

   Je ne suis pas hostile à la civilisation contemporaine, à condition de ne pas la prendre trop au sérieux. Mon rôle consiste à dire : bon, voilà l’évolution de la vie moderne. Ce qui est important, c’est de pouvoir y préserver son individualité et le privilège de la petite rigolade personnelle.[…] L’alignement des personnalités est une chose terrible.

   Mon film n’est nullement une critique de l’architecture d’aujourd’hui. (Une telle affirmation, contredisant d’autres propositions précédentes, montre à quel niveau Tati élevait le souci de la réconciliation. En fait il y a confusion ici entre style architectural et progrès du confort.) Je me contente de faire un film comique sur notre époque. On construit des aérodromes, des autoroutes, des bâtiments énormes : il faut donc penser à des effets comiques dans cette sorte de décor. Du verre, rien que du verre. Nous appartenons à une civilisation qui éprouve le besoin de se mettre en vitrine.

   Ainsi, la même année que Guy Debord, Tati analysait à sa façon la « société du spectacle ».

   Toutefois, poursuivit-il, il faut voir clairement deux aspects différents du problème : être contre les grandes baies vitrées qui laissent largement entrer le soleil, les hôpitaux mieux installés, les écoles bien équipées, les stades, etc., serait absurde. Non, je suis contre un mode de vie, une certaine uniformité stérilisante, que ce soit dans l’architecture ou dans la pensée.

   Tati trouvait même des raisons de ne pas perdre tout optimisme :

   Autour d’une place, se dressent  d’énormes gratte-ciel de métal et de verre ; mais dans cet immense ensemble demeure une fleuriste minuscule et saugrenue. C’est elle, l’espoir.

   Ses dernières joies impolluées, Tati les connut en filmant de bric et de broc deux retours en arrière : Parade en 1973, composé de sketches de variétés pour la télévision suédoise, et Forza Bastia en 1978, documentaire tourné en Corse sur l’équipe de football locale.

   Retours en arrière, retour aux sources. Ancien sportif de haut niveau (cavalier de talent, boxeur, joueur de rugby au Racing Club de France), le petit-fils du général comte Dimitri Tatischeff, attaché militaire à Paris, gardait par-dessus tout l’empreinte et l’amour du music-hall où il avait débuté, entre cirque et art du mime. La biographie de Jacques Tati apporte des lumières indispensables à la connaissance de son œuvre et à la compréhension du personnage de M. Hulot. D’après les témoignages, le cinéaste, timide en société dans sa jeunesse, était resté dans les dîners en ville un convive embarrassé et peu loquace, presque aussi bredouillant que l’homme à la pipe. Cette particularité éclaire fortement le portrait de Hulot que voulut bien me brosser son créateur :

   On donne une grande réception. Un monsieur très brillant anime la conversation, attire à lui tous les regards, étincelle de tous les feux de son esprit attisé par la « chaleur communicative du banquet ». Le lendemain, on l’aura oublié, ou bien on le critiquera. En revanche, il y a dans un coin un type qui ne dit pas grand-chose, mais il a accroché son chapeau  à une applique électrique et il a secoué la cendre de sa pipe dans le verre de sa voisine. Personne n’y a vraiment prêté attention, mais le lendemain, les gens se souviennent de lui et ils diront : « Mais, qui était-ce donc, ce type-là, un peu bizarre ? » Voilà M. Hulot.

   Encore une fois, où Tati l’avait-il rencontré, cet escogriffe danseur qui s’inclinait entre deux portes devant d’inaccessibles cavalières ? Cette question récurrente qu’il m’avait pour ainsi dire soufflée, j’en avais enfin la réponse : en se regardant dans une glace !

   Il est peut-être un peu bizarre, observai-je, mais c’est aussi un sage.

   Tirant un paquet de cigarettes de son blouson de cuir fauve, M. Hulot sourit  de toutes ses dents :

   – Il est un professeur de savoir-vivre.

   Ruiné par le gigantisme de Playtime, mais retravaillant sans cesse ses films, coupant ici, rajoutant là, Jacques Tati mourut d’une embolie pulmonaire le 4 novembre 1982. Il nous léguait une œuvre aussi mince par la quantité que haute par l’ambition. De cet Objet Comique Non Identifié entre reportage et autoportrait, à plus juste titre que des Confessions de Jean-Jacques, il est loisible de penser : « Elle  n’eut jamais d’exemple et n’aura point d’imitateur. »

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