A la rencontre de Judrin

À LA RENCONTRE DE JUDRIN

 

 

Au début des années soixante-dix, Pompidou régnant, j’eus le bonheur de faire la connaissance et de Judrin et de son œuvre. Alfred Eibel, dont on connaît la sagacité critique à l’écart des modes – telle qu’il l’exerce aujourd’hui, non sans parcimonie hélas !,  dans le Figaro Magazine, Valeurs actuelles et  des préfaces savamment informées – avait été l’instigateur de cette prise de contact, au sens électrique du mot. Je venais de fonder Matulu, magazine artistique et littéraire conçu comme une succession de coups de pied dans la fourmilière culturelle. Le premier numéro,  mars 1971,  de notre « brûlot mensuel », ainsi que le surnomma le Monde un peu choqué,  comportait notamment un « Dossier Judrin » de deux pleines pages format grand quotidien, organisé par Eibel.

 

Ce fut pour moi et quelques autres un éblouissement, comme à chaque – rare – fois que s’offre dans l’écrin du papier (Valéry, Nietzsche, Fraigneau, Toulet…) l’alliage radioactif de la concision, de la subtilité et de la poésie. La prose qui éclaire et foudroie. Et ce, bien entendu, sans jamais recourir aux grossiers procédés du style mitraillette et des effets « zoom » : propositions hachées, juxtaposition de phrases sans verbe, isolement brutal d’une image, qui rendent insupportables aux délicats et vouent aux corbeilles de la postérité tant de textes et de films dits « contemporains ».

 

Mon attirance pour l’œuvre – découverte comme une épaule soudain nue – se trouvait renforcée par les liens de Judrin avec Jean Paulhan et la N.R.F. En 1959, Paulhan m’avait ouvert les colonnes de sa revue, où Judrin publiait des notes critiques depuis cinq ou six ans. Si bien que dans l’antichambre de la N.R.F., ou du moins le bureau où officiait sainte Dominique Aury, les clés du Paradis à la ceinture, il m’était arrivé, à peine sorti de mon cocon, de croiser un homme au beau visage lisse et fier, sans imaginer qu’un magazine que je dirigerais quinze ans plus tard lui consacrerait un hommage… et encore moins que je participerais à sa célébration posthume. Outre la distance de nos âges, de loin il m’avait paru assez froid, ou plutôt enroulé sur lui-même comme nombre de timides et de hérissons.

 

 Aujourd’hui que j’évoque ce souvenir de la rue Sébastien-Bottin, un sujet d’étude me semble s’imposer, si ce n’est déjà fait : la relation élective Paulhan-Judrin. Paulhan, qui met le pied de Judrin à l’étrier de l’hippogriffe littéraire. Judrin, qui polit la Vocation transparente de Jean Paulhan. Et Gallimard qui, Paulhan disparu, cesse de publier Judrin (un livre en trente ans !) sans doute parce que les produits de son alambic ne s’étaient jamais vendus à plus de quatre-vingt-douze exemplaires et qu’on était déjà parvenu à une époque – qui est aussi la nôtre – où l’importance (très momentanée) d’un homme de lettres se mesure exclusivement au poids du papier et aux relevés du diffuseur. Non bien sûr qu’un éditeur doive toujours perdre de l’argent, postulat absurde ; mais autrefois les grands éditeurs, et ils étaient grands à cause de cela, acceptaient d’en perdre un peu, parfois, pour conserver le privilège d’inscrire dans leur catalogue des œuvres dont ils flairaient – car ils possédaient ce flair – qu’elles s’ajouteraient un jour à notre patrimoine littéraire. Les temps ont bien changé.

 

*

 

 

J’ignore tout des Editions Calligrammes, à Quimper, excepté qu’elles ont relevé l’honneur fort compromis de l’édition française en assumant la publication de l’intégralité, ou presque, de la suite de l’œuvre escarpée et riante, je dis bien riante, de Judrin ; œuvre pareille à ces paysages alpestres où le scintillement de la neige qui couronne les pâturages est une jubilation de l’esprit.

 

Il a écrit à la française (derrière chaque phrase, le moraliste embusqué), des récits, des contes, des nouvelles, des poèmes, des essais, des portraits-médaillons, un Journal fragmentaire et même des pièces de théâtre, surtout pour la radio qui fut après la guerre et jusqu’à la fin des années soixante, de Pierre Schaeffer et Paul Gilson aux Cartes blanches de Lily Siou, un fabuleux laboratoire d’écriture. Mais la pente singulière de son génie devait le hausser jusqu’à la quintessence de l’aphorisme, avec cette particularité supplémentaire d’encocher la pensée sur l’arc de la métaphore.

 

Beaucoup d’écrivassiers rédigent des platitudes courtes, confondant l’économie de l’ellipse avec le dénuement de la banalité. A l’évidence, l’abord abrupt d’un Roger Judrin comme projeté malgré lui vers l’extérieur annonçait une tension plus forte : celle de son maître Alain, des Mauvaises Pensées et autres de Valéry, le laurier amer de La Rochefoucauld,  le curare de Rivarol,  les comprimés de sagesse furibonde du Schopenhauer des Parerga,  le Chamfort  des meilleurs morceaux. C’est une commensalité plutôt réduite. On y dîne entre soi et soi.

 

 

*

 

 

 

Je retrouve dans mes papiers, datée d’août 1976 (publication de Boussoles), cette remarque : « Roger Judrin est l’un de nos meilleurs écrivains ; c’est pourquoi personne ne s’occupe de lui. » J’aurais pu ajouter : sauf Audiberti, Chardonne, Georges Perros, Etiemble et quelques autres, qui ne faisaient guère, eux non plus, résonner la peau d’âne des tambours. L’explication ironique allait de soi : « Les cercles littéraires parisiens et la plupart des critiques estiment sans doute que son œuvre se défend toute seule, en quoi ils ont raison. Et qu’il vaut mieux, par charité, braquer les projecteurs sur des plumes moins étincelantes que la sienne. »

 

Mais le véritable motif, on le trouve ailleurs : « Je ne sépare jamais, lit-on dans Boussoles, le poids des mots d’avec la gourmandise de mon oreille. Après tout, l’organe du goût est l’instrument de la parole, et savoir c’est savourer. » C’est bien ce qui l’a perdu dans une fin de siècle où le divorce entre les littérateurs et la Littérature était à peu près consommé.

 

Au lieu de dicter au magnétophone ou de pianoter au clavier des fadaises et des solécismes, il sciait, ébarbait, limait  avec la patience et la passion des artisans de jadis. De ses mains sortaient des livres-sculptures faits d’un étrange matériau qui possède la densité du platine et la transparence du cristal. Aussi les relisons-nous sans cesse avec le même plaisir, sur notre Ile aux trésors battue d’un océan de papier qui s’évanouit en écume.

 

Boussoles, en même temps que les points cardinaux de Judrin, livre le secret de ce plaisir : « Rien n’est plus beau qu’un beau raccourci. Il épure et il fortifie. Il donne au langage une maigreur sacrée. C’est alors que la vérité, ramassée dans l’éclat de sa moelle, se grave, brillante et nerveuse, inalliable et inaltérable, sur les médailles de la mémoire. L’ellipse est la pierre de touche du génie. »

 

 

*

 

 

Quant aux points cardinaux, trois noms les désignent et une tâche, fixée dès l’origine ; elle mobilisa l’œuvre entière, entée sur ses refus.

 

Trois noms : Tacite, Montaigne, Valéry. Tacite, pour l’apprentissage du tire-laine sur le mannequin de l’Histoire, qui habilite à fouiller les poches du présent ; Montaigne, pour l’intimité voluptueuse avec soi-même et avec les livres ; Valéry, dont le fantôme est partout, pour l’épistémologie des impostures, la conquête méthodique des formes et l’obsession de la perfection. « Je ne tolère que la perfection !», clame Alvaro dans le Maître de Santiago. Je ne connais pas de meilleure devise pour Judrin. 

 

Ce ne sont là que pistes, qu’il conviendrait d’approfondir. Contentons-nous de trois ou quatre citations.

Sur Tacite : « L’œil de l’arrière-pensée, le Rembrandt de l’Histoire. Il fallait le plus ténébreux des enchanteurs et le plus souterrain des styles pour nous faire toucher dans l’horreur épanouie des Césars les germes mêmes de la nôtre. »

Sur Montaigne : « C’est Montaigne et sa prose lascive et sa mémoire succulente qui font mes délices. »

Sur Valéry : « Chasseur infatigable,  il ne songe pas à l’oiseau, mais à l’arc et à la main qui le tend. » 

 

Enfin, la tâche que s’était fixée Roger Judrin tient en quelques mots, qui servirent d’épigraphe au dossier de Matulu : « Je travaille dans le fort de la tempête à sauver l’honneur de la raison. » L’un des plus lumineux parmi nos enchanteurs avait métamorphosé sa baguette en scalpel.     

 

                             Michel Mourlet ( 2006)                                                                                                                                                  

 

                                                                                                                                                           

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