ERIC ROHMER

Éric Rohmer

par Michel Mourlet

 

 

   Entamer une nouvelle année par la disparition d’un homme à qui l’on doit beaucoup n’incite guère à l’optimisme, et pourtant il en faut, si peu que ce soit, pour alimenter l’ardeur d’écrire. C’est un syllogisme, assez vicieux comme tous les syllogismes : j’écris lorsque je désespère ; or écrire c’est espérer (communiquer, durer, être reconnu, débrouiller et ordonner le chaos des pensées, etc.) ; donc j’espère quand je désespère.

   Mais qu’espérer lorsque Éric Rohmer nous quitte ? Espérer quelque chose, oui, et je crois savoir quoi : que l’on vivra assez longtemps encore, pour voir certaines gens, certaines choses trouver leur juste place, une place pour la rectitude du regard, une place pour le strabisme et l’erreur, une place pour les créateurs authentiques, une place pour les imposteurs et les vendeurs de courants d’air. Une place pour « ce dont on parle », une place pour la vérité.

   Étonnant symptôme de l’époque, l’exclusion d’un des films les plus singuliers et les plus surprenants du cinéma français : l’Anglaise et le duc, écarté en 2008 de la sélection proposée au festival de Cannes pour des motifs dont la stupidité idéologique ne pouvait appartenir qu’à la France ; la France officielle, celle des tabous et de la Parole unique, s’entend. Il semble que toute l’histoire de nos arts et lettres durant ces quarante dernières années se trouve illustrée par cet épisode, lequel explique en grande partie pourquoi, jadis si brillants et admirés, ces lettres et ces arts font si terne figure aujourd’hui dans le monde.

 J’ai fait la connaissance d’Éric Rohmer à la fin des années cinquante. Il partageait officiellement la rédaction en chef des Cahiers du cinéma avec André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze. En réalité, il en était la cheville ouvrière. Il y travaillait du matin au soir. J’étais un très jeune cinéphile démangé par l’envie d’écrire sur le cinéma. J’avais publié deux ou trois articles dans d’éphémères petits périodiques comme il s’en créait alors tous les jours, et je rêvais de voir ma prose scintiller sur le papier couché de la prestigieuse revue où s’élaborait la nouvelle pensée cinématographique. De celle-ci, l’un des piliers était évidemment le Celluloïd et le Marbre, dont Rohmer poursuivait la publication en feuilleton et qui nous apparaissait, avec les articles de Rivette, ce qui se rapprochait le plus de nos propres conceptions.

Grâce à Rohmer, qui avait entre autres dons celui de savoir distinguer et réunir les talents, les Cahiers ont connu en ce temps-là, et jusqu’à son éviction (que l’on m’a vaguement racontée beaucoup plus tard, sans me fournir de noms ni de détails) par des apparatchiks dont l’obscurantisme n’avait rien à envier au regretté camarade Jdanov, ont connu, disais-je, leur apogée, tant sur le plan de l’écriture que de la découverte critique et de la finesse d’analyse. Je ne vais pas rabâcher une fois de plus des points de petite Histoire à présent familiers aux spécialistes : les mac-mahoniens débarquant aux Cahiers, mon manifeste entièrement imprimé en italique, le numéro spécial consacré à Losey, événements qui ne furent rendus possibles que par la présence tutélaire et l’ouverture supérieurement intelligente de Rohmer.

 Après que Jean Curtelin m’eut confié les rênes de Présence du cinéma, je perdis de vue Éric Rohmer, dont j’entendais souvent parler cependant, par son grand ami Jean Parvulesco. (Chacun garde en mémoire la scène de  l’Arbre, le maire et la médiathèque). Je ne le retrouvai qu’en 1985, lorsque je fus chargé d’un cours à l’U.E.R. d’Art et d’Archéologie de Paris I où il enseignait également. Il n’avait pas changé d’un poil, mince, élégant, le visage osseux à la Clint Eastwood, toujours un peu retranché derrière une distance souriante, l’élocution rapide et hachée, presque balbutiante parfois, par l’effet d’une timidité qu’il avait conservée comme un charme de  jeunesse.

Son premier long métrage, le Signe du lion où je figurais un consommateur à la terrasse d’un café ! ne m’avait pas enthousiasmé, non plus que la Collectionneuse. Le film qui m’ouvrit à son œuvre et du même coup m’y attacha définitivement, ce fut Ma Nuit chez Maud.  Ce film et ceux qui suivirent m’apparurent comme la continuation paradoxale de Marivaux dans la société contemporaine, paradoxale essentiellement parce que ce cinéma déplaçait son point de focalisation de l’image sur le dialogue et que le langage de la mise en scène y devenait la mise en scène du langage.

Ne pas se méprendre sur la référence à Marivaux en considérant ce dernier comme un délicieux dessinateur d’arabesques verbales autour de la carte du Tendre, un continuateur en quelque sorte de la casuistique amoureuse à la mode au siècle précédent. Marivaux ne brode pas de marivaudages, c’est un explorateur de la liberté de choisir et ses pièces sont autant de manuels d’apprentissage, parfois  cruels, des sentiments à la lumière de la raison. C’était exactement le propos d’Éric Rohmer, qui définissait ainsi à travers les Six Contes moraux le thème général de ses films: « Tandis que le narrateur (à la place de « narrateur » on peut mettre « héros ») est à la recherche d’une femme, il en rencontre une autre, qui accapare son attention jusqu’au moment où il retrouve la première. »

Après cette morale de l’apprentissage et le rôle primordial du verbe – comme si ce chrétien nous disait qu’ « au commencement était le verbe » mais sans que la parole soit jamais « théâtrale », une troisième caractéristique nous permet de ranger les films de Rohmer dans une catégorie résolument à part de ce qui se fait aujourd’hui : loin de les asperger de l’écume sociologique d’une actualité toujours menacée de désuétude et très éloignée de la permanence profonde d’un peuple (tant qu’il n’est pas remplacé par un autre), le cinéaste n’a pas montré la société française « légale » de la médiasphère, mais la société française réelle de la seconde moitié du XXe siècle. Et il l’a fait avec une précision et, osons le mot, un bonheur documentaire qui nous ramènent à ses admirations de cinéphile et de critique, celles qu’il invoque dans le Celluloïd et le Marbre : Flaherty, Murnau. Il y a trente ans, je prenais la liberté d’annoncer la couleur : « Quand nos descendants chercheront sous la poussière des siècles notre vrai visage, ils le trouveront plus sûrement dans la réalité des fictions de Rohmer que dans la fiction des reportages et des enquêtes. »

 

(On peut lire aussi dans le « Carnet de route » de Michel Mourlet , à une date antérieure, quelques réflexions sur les Amours d’Astrée et de Céladon d’Éric Rohmer,  intitulées « l’Astrée ».)

 

  

    

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Un commentaire pour ERIC ROHMER

  1. 智翔 dit :

    耐心是一株很苦的植物,但果實卻很甜美。—-歡迎來我們的論壇看看哦!http://168fish.com.tw

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