L’Anti-Brecht

En avant-première de la nouvelle édition revue et augmentée de L’Anti-Brecht (à paraître en mars aux Editions France Univers), Michel Mourlet nous a autorisés à en reproduire le chapitre ci-dessous, qui ne figurait pas dans l’édition de 1989 :
 

Le Démon des planches

Souvenirs d’un intermittent du spectacle

 

 

Dès ma première plume d’oisillon littéraire, je fus frappé – et quelque peu agacé – par le caractère monodique du récit romanesque ; j’entends : l’impossibilité de faire exister simultanément pour l’œil et l’oreille plusieurs réalités distinctes. La narration ne peut que poser et développer successivement les divers personnages, leurs faits et gestes, leurs répliques, le décor visuel, le décor sonore. Il n’y a pas de polyphonie, de contrepoint, d’orchestration possibles, mais, si variée qu’elle puisse être, une mélodie jouée sur un seul instrument. J’ai vécu cela, et je le vis toujours comme une infirmité du récit. Il en va de même d’ailleurs, de la poésie, en dépit de la tentative de Mallarmé, vouée à l’échec et qu’il jugeait lui-même assez folle, d’« Un coup de dés »…

 La seule polyphonie littéraire concevable était donc le théâtre et j’ai très vite voulu expérimenter cette naïve découverte de mes dix-huit ans. Je garde une grande reconnaissance à une productrice de France Culture, Lily Siou, de m’en avoir offert l’occasion.

 Ancienne comédienne, compagne du comédien Marcel André qui portait beau avec sa cape et son chapeau de biais à la Guitry, Lily Siou fut dans les années d’après-guerre l’un des plus actifs et perspicaces producteurs de radio. Elle donna une de leurs premières chances à Ionesco, Audiberti, Jacques Perret, ouvrit ses ondes à Morand, Fraigneau, Déon, combien d’autres. Grâce à elle, un temps, la radio française joua le même rôle de découvreur de talents que la BBC d’outre-Manche.

 Lily Siou produisait notamment les séries « Carte blanche » et « Echos du Grand Siècle ». Fraigneau et Déon m’avaient dit : « La radio, c’est un merveilleux outil de théâtre. On vous donne les plus grands comédiens ; tous les changements de décor, tous les sons, les musiques, tous les découpages, les rythmes, sont réalisables… » Lily Siou me proposa d’abord une « Carte blanche », formule ô combien dangereuse et séduisante puisqu’on y travaille sans filet. Cette liberté m’enthousiasma et c’est alors que j’écrivis la Mort de Néron, manière de réhabilitation, ou du moins d’explication, de cet empereur qui m’a toujours fasciné, maudit parce que « plus artiste que roi ».

 Diffusée en 1963, la pièce eut la chance d’être interprétée par un comédien qui, dans le rôle-titre, me sidéra : Jean-Pierre Jorris. Cet artiste d’exception, sous-employé, mal utilisé, est le seul qu’en quarante ans de pratique auditive de l’art dramatique sous toutes ses formes, j’aie jamais entendu moduler le registre de sa voix de l’aigu au grave d’une façon aussi musicale et, si j’ose dire, spectaculaire ; à telle enseigne qu’il fit de ma pièce un opéra.

 Trois ans plus tard, Lily Siou me demanda si j’avais envie d’écrire quelque chose sur le siècle de Louis XIV. Elle tombait à pic ! Depuis des années je réfléchissais à l’art des jardins « à la française ». Le personnage de Le Nôtre me passionnait : un jardinier capable de transposer dans l’herbe, l’eau, le feuillage, la pensée du Roi-Soleil et la dramaturgie de Racine…

 Cette fois encore, je bénéficiai d’une distribution de rêve. Le Méditation au jardin plut et fut rediffusée sur toutes nos ondes d’outre mer.

 Un auteur dramatique à part entière consacre sa vie et son œuvre à la scène. Je serai plutôt un « intermittent du spectacle ». Mais, quelque absorbantes que soient mes activités, toujours un petit démon masqué et chaussé de cothurnes me souffle à l’oreille : « Ecris donc pour le théâtre. »

 

   Le démon l’emporta en 1969. Pour une actrice qui m’était chère, j’écrivis La Sanglière, au destin fort singulier. La pièce (dont l’action se déroule en 1795, pendant l’Affaire de Quiberon) d’abord ne trouva aucun théâtre et probablement pas davantage de lecteurs parmi les quelques directeurs de salle ou de troupe à qui je l’envoyai. J’expérimentai là, à mes dépens, le peu d’intérêt, voire la répulsion instinctive, de nos animateurs de spectacle depuis la fin des années soixante pour tout ce qui peut ressembler à une œuvre nouvelle, hors de la Cosa Nostra subventionnée.

 Une première chance fut offerte à la Sanglière par Dominique Leverd (qui depuis s’est ruiné en montant, admirablement, les Dialogues des Carmélites sous chapiteau). Avec sa troupe, il en assura la « mise en voix » devant une centaine de personnes, en 1979, dans la crypte de la Madeleine, sous l’égide de l’A.D.A.C. de la Ville de Paris.

 En 1987, Loris Talmart l’éditeur le plus courageux de France la publia en compagnie de mes deux pièces radiophoniques. Il en fut récompensé puisque j’obtins un prix[1] dont ce devait être l’unique apparition dans le ciel des lettres, le mécène, une grande firme de cosmétiques, ayant fait faux bond de manière assez pitoyable à un jury composé de deux académiciens, Thierry Maulnier et Jean-Louis Curtis, de Silvia Monfort, Jean-Laurent Cochet, Philippe Tesson et quelques autres.

 Mais la résurrection la plus étrange de cet ouvrage eut lieu en 1989, soit vingt ans après sa composition, dans le cadre du bicentenaire de la Révolution. Pour une pièce où la contre-révolution est plutôt bien portée, c’est un paradoxe qui m’enchante. La Sanglière fut présentée plusieurs soirs de suite en plein air, dans le décor magique, on eût dit construit pour elle, de l’abbaye bénédictine de Ferrières-en-Gâtinais.

 Le petit diable des planches n’est pas dénué d’une certaine hypocrisie, ce qui n’étonnera personne : sous couvert d’idées esthétiques, polyphonie, évocation concrète d’un monde, je me demande s’il ne cherche pas surtout l’irremplaçable ivresse, pour un auteur, de voir et d’entendre son œuvre représentée devant toute une assistance, applaudie par des centaines de mains qui l’entourent. L’écrivain à jamais solitaire devant le papier d’abord blanc, puis noirci de son écriture, puis imprimé et habillé d’une jolie robe colorée, l’écrivain encore et toujours solitaire face aux comptes rendus des critiques, aux lettres de lecteurs[2], le voici, grâce au théâtre, immergé dans un « bain de foule », mis en contact brutal, physique, avec les consommateurs de son œuvre en train de la consommer. Si la pièce trouve son public, c’est un plaisir orgiaque, une espèce de drogue, qui donne peut-être une idée de ce que furent les mystères sacrés d’Eleusis. J’eus la chance de connaître à nouveau cet état par quoi une longue traversée en solitaire à la rame (bien que la rame soit de papier) se métamorphose en bonheur partagé ; d’abord en travail d’équipe (les répétitions, le « filage » auxquels j’ai participé), ensuite lors de la première de l’Épreuve du Feu, à l’affiche du Théâtre de Levallois, entre janvier et mars 1993.

 Grand comédien, grand professeur d’art dramatique (l’un des très rares à détenir le diplôme d’Etat), auteur lui-même et remarquable, metteur en scène capable de réaliser des miracles avec des bouts de ficelle tirés d’un vieux chapeau, Max Naldini fut l’artisan de ce succès salué par une presse unanime.

 Seule ombre à ce tableau, qui offrit son premier rôle important à Agathe de La Boulaye (elle poursuit aujourd’hui la carrière que l’on sait) : pas un, je dis bien pas un animateur de théâtre, alors que d’illustres cinéastes se déplacèrent, n’eût la curiosité de venir jeter un coup d’œil sur ce spectacle, interrompu au bout de deux mois par le départ de l’interprète principale, attendue ailleurs. C’est ainsi que l’Épreuve du Feu n’a pas encore connu de reprise.

Près de dix années s’écoulèrent encore avant que je reprisse le chemin des tréteaux. Entre-temps, j’avais publié une dizaine de livres, quitté le groupe de presse où je travaillais depuis plus de vingt ans, relancé la maison d’édition que j’avais fondé en 1971 et écrit l’Ordre Vert, adaptation cinématographique de la Méditation au Jardin, réalisée par une jeune cinéaste prometteuse : Corinne Garfin. Parmi mes ouvrages publiés durant cette période, il y en avait un qui se rattachait par toutes ses fibres à l’art dramatique : Histoire d’un maléfice, titre assez terne et peu engageant choisi par mon éditeur à la place du mien : le Trio romantique[3], pour coiffer un roman librement inspiré des amours de Marie Dorval, l’égérie de scène et pas seulement des Vigny, Dumas père, George Sand.

Ce roman, dont le théâtre était à la fois le décor, le métier et la passion des différents personnages, offrait une particularité : avoir été rédigé à partir d’une pièce que j’avais écrite quelque temps auparavant pour le bicentenaire de la naissance de la grande comédienne, et qui eût pu également, l’année suivante, marquer le cent-cinquantième anniversaire de sa mort.

Je m’étais aperçu alors, après diverses tentatives auprès de directeurs de troupe ou de salle, et même d’actrices célèbres, non seulement que Marie Dorval, sa vie courte et prodigieuse et son destin de tragédie n’intéressaient personne, mais qu’elle était complètement inconnue de gens que leur profession devraient amener pourtant à posséder quelques rudiments historiques du théâtre européen.

J’avais donc résolu de transformer ma pièce en roman, démarche inverse de celle que l’on pratique d’ordinaire. Et le hasard des dates voulut que l’année où sortit le livre en librairie précédait immédiatement 2003, bicentenaire fracassant d’Alexandre Dumas : Dumas, l’un des trois héros de mon histoire… Du coup, exhumée de son tiroir-tombeau, ma pièce Marie Dorval, après une lecture en l’atelier de la Madeleine de l’ADAC-Ville de Paris, n’eut guère de mal à trouver un théâtre, puis deux, à la périphérie de Paris et en province. Après avoir, en 1849, grâce à une souscription, réuni l’argent nécessaire pour enterrer dignement son amie, Alexandre le Grand avait réussi à la ressusciter !

L’auteur d’Antony et de la Tour de Nesle m’avait porté chance. Je profitai en 2007 d’une commande par le Festival Dumas de Villers-Cotterêts, dans le cadre de « Lire en fête », pour lui rendre hommage ainsi qu’à Chateaubriand. Il me revint en mémoire un épisode peu connu de leur existence, relaté à plusieurs reprises par Dumas et plus brièvement dans les Mémoires d’outre-tombe : leur rencontre à Lucerne en 1832. J’en tirai un dialogue à bâtons rompus, un peu dans la manière de Diderot, parsemé d’intermèdes chantés et joués au piano. Après Villers-Cotterêts, ville natale d’Alexandre, ce fut au tour de Combourg, où se déroula l’enfance de François-René, d’applaudir l’Impromptu de Lucerne, porté sur les robustes épaules des Frères Mougenot, et par la voix lumineuse de Sylvie Oussenko. Le souvenir pittoresque et joyeux que j’en garde s’accompagne cependant d’un regret : que la production de ce petit spectacle n’ait réussi à y intéresser ni les Amis de Chateaubriand, ni ceux d’Alexandre Dumas. Faut-il comprendre qu’il n’y a plus que les célébrations nationales pour motiver les responsables de la culture française ? Comme disait le cher François Billetdoux : « Comment va le monde, Môssieur ? Il tourne, Môssieur. »


[1] . Il s’agissait du Prix Montherlant.

[2] . Le problème se pose bien entendu dans les mêmes termes avec le théâtre radiophonique. Après la diffusion de « La Dame à la rivière » en 1982, produite sur France Culture par Lucien Attoun, j’ai reçu des lettres d’auditeurs inconnus dont le ton chaleureux, hélas, ne compensait pas l’absence.

[3] J’ai repris ce titre, le Trio romantique, pour une conférence prononcée en divers lieux sur le même sujet.

 
Publicités

A propos franceunivers

Depuis 1971, promotion de la culture française
Cet article a été publié dans Livres. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour L’Anti-Brecht

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s