Musset et Musset

Contribution particulièrement originale à la célébration nationale du bicentenaire de Musset, une édition des Lettres de Dupuis et Cotonet a été publiée par les Editions France Univers (3, rue d’Estienne-d’Orves – 92110 Clichy-la-Garenne). Cette satire virulente de certains aspects de la société française sous la Monarchie de Juillet a gardé une étonnante actualité et pourrait à bien des égards s’appliquer littéralement à la nôtre. C’est en tout cas le sens de la préface donnée par Michel Mourlet à cet ouvrage, qui réunit les quatre lettres publiées anonymement dans la Revue des deux mondes en 1836-1837.

   Voici , pour les amis-lecteurs et visiteurs de ce blog, le texte intégral de cette préface intitulée « Musset et Musset » :
 
Dans les années quatre-vingt, il me souvient d’avoir intitulé un article consacré au théâtre d’Alfred de Musset « Les deux visages de Musset ». Faisant des troubles neuro-psychiques qui l’affectaient – au point de présenter à ses yeux effrayés un double de lui-même – une sorte de métaphore de son oeuvre, je mettais l’accent sur la dualité qui s’y trouve exposée entre l’amoureux romantique et le roué blasé. En l’opuscule ici réédité, le dédoublement demeure, mais il ne s’agit plus d’une opposition entre deux personnages fortement contrastés ; il s’agit du même en deux exemplaires avec quelques différences purement formelles et de principe, un peu comme le poète en avait établi entre sa Muse et lui dans les Nuits ou comme il le fera, en les accentuant cependant, avec Dupont et Durand. Dans les Lettres qui suivent, les deux amis enquêtant sur la société qui les entoure évoquent plutôt pour nous les clones Dupont et Dupond d’Hergé.

   Je viens de parler d’enquête. Nous parvenons maintenant au point fort du contenu narratif adopté par Musset pour introduire sa contestation satirique du monde contemporain tel qu’il le perçoit alors, c’est-à-dire sous la monarchie de Juillet. La structure épistolaire, bien connue et souvent pratiquée, n’apporte rien de décisif sur ce plan, pas plus que si Dupuis et Cotonet dialoguaient, ou si l’auteur écrivait le récit au jour le jour de leur itinéraire moral. Ce qui importe, c’est qu’ils s’improvisent journalistes-enquêteurs : ils se veulent de leur temps, et leur temps, le deuxième tiers du XIXe siècle, est celui des véritables débuts de la presse d’information. Ce qui se passe autour d’eux, à la Ferté-sous-Jouarre (qui inspirera Labiche) et plus largement en France, ne leur paraît pas fonctionner aussi bien qu’on le prétend. Il leur semble qu’il y ait là matière à critique. Mais pour critiquer, il faut d’abord comprendre, et pour comprendre il faut s’informer. C’est là le trait de génie de Musset, qui lâche dans la société deux compères conscients de leurs insuffisances, avides de connaissance et désireux de s’épauler pour progresser et faire le point. Cela vous rappelle-t-il quelque   chose ? Mais bien sûr ! Bouvard et Pécuchet.

   On ignore si Flaubert avait lu les Lettres de Dupuis et Cotonet lorsqu’il entreprit l’impossible quête encyclopédique de ses deux héros, vrais héros malgré l’apparence, héros modernes, c’est-à-dire non plus par l’exploit guerrier ou amoureux, mais, bravant le ridicule eux aussi et n’y sombrant pas moins, par le dépassement burlesque de soi dans la connaissance des lois de l’univers. On l’ignore, mais rien n’interdit de le supposer.

   Certes, le tandem de Musset reste très loin de la boulimie de savoir démesurée du tandem flaubertien, mais Bouvard et Pécuchet est en germe et même en gestation dans les Lettres, à commencer par la manière, non pas sans doute d’autodérision, mais de mise en cause et en perspective de soi-même à laquelle se livre Musset, en particulier sur la question du romantisme, comme s’y adonne Flaubert s’offrant le luxe d’un miroir où il contemple sa propre frénésie de savoir et de documentation. (À sa nièce Caroline, en août 1874, le bon Gustave écrit : « Ce livre est diabolique ! […] la bêtise de mes deux bonshommes m’envahit. »)

   Nous n’allons pas toutefois nous livrer à une étude comparative. La piste Bouvard et Pécuchet, pour prometteuse qu’elle puisse être dans une perspective généalogique, n’est pas ce qui nous retient le plus. Nous sommes davantage sensible au contenu littéral, qui seul importait à Musset et qui a conservé toute sa force. C’est d’ailleurs une des raisons qui nous ont incité à rééditer ce texte : à l’exception de la première Lettre, qui relève davantage à présent de l’histoire littéraire (et encore… bien des pollueurs de papier contemporains y puiseraient d’excellents conseils), il conserve une actualité étonnante. On pense notamment à certains jugements portés sur les fariboles de l’« humanitairerie », à une époque où, pourtant, ni l’utopie ni Tartuffe n’avaient atteint les sommets que nous dûmes contempler par la suite.

   Les quatre lettres ne s’attaquent pas au même sujet. On connaît la fantaisie inhérente au génie de Musset. On ne va pas lui demander, comme on le ferait à un professeur, de la continuité dans le dessein. Toutefois, si leurs sujets et la façon de les aborder sont dissemblables, les lettres relèvent d’un même thème général : la critique de la société à laquelle appartiennent leurs auteurs ; et Musset lui aussi, bien entendu.

   Cette dernière précision n’est pas aussi oiseuse qu’elle en a l’air : elle nous amène à retrouver un nouvel aspect de la dualité qui oppose le poète à lui-même : à différents endroits, Dupuis et Cotonet dirigent leurs railleries contre des objectifs où Musset naguère s’illustra. J’en donnerai un premier exemple ; il concerne la presse, cette presse qui, on l’a vu, fournit aux Lettres à la fois leur impulsion, leur méthode, leur support (la Revue des deux mondes), au point de donner aux deux épistoliers le sentiment d’être devenus journalistes ou en tout cas considérés comme tels.

   En 1835, l’attentat de Fieschi contre Louis-Philippe (dix-huit morts, vingt-trois blessés) pousse le roi et ses ministres à faire voter de nouvelles lois sur la presse, dites « lois de septembre », destinées à sanctionner avec la plus sévère rigueur les abus de liberté, les incitations à la violence, la rébellion de l’imprimé contre le gouvernement.

   Musset publie en septembre 1835 dans la Revue des deux mondes un poème en trente-quatre strophes : la Loi sur la presse, où il s’indigne des mesures prises pour encadrer ce qu’on nommera au XXe siècle le « quatrième pouvoir ». Il y défend avec énergie et panache ses frères de plume, les journalistes :

« Pauvres gens ! C’est leur crime ; ils aiment leur pensée,

Tous ces pâles rêveurs au langage inconstant.

On ne fera d’eux tous qu’un cadavre vivant. »

   Or ne voilà-t-il pas que quelques mois plus tard, dans la troisième des Lettres de Dupuis et Cotonet, nos deux compères se livrent à une attaque d’une virulence inouïe contre la presse, contre les journalistes de tous bords qui la servent et qui s’en servent ! Diatribe que l’on dirait jaillie d’une plume pamphlétaire d’aujourd’hui, si le pamphlet tel qu’on le concevait jadis avait encore une place dans notre médiasphère aseptisée. Elle s’achève par cette péroraison en forme de supplique :

« Commandeurs des non-croyants, soleils de l’époque, successeurs de Dieu, terreur des Chambres et des ministres, flambeaux de justice et de vérité, et comédiens ordinaires de la nation, ne vous fâchez pas pour si peu de chose, nous renouvellerons nos abonnements.»

   Il n’a jamais été dans notre intention de prendre Musset en flag, comme disent les policiers, d’incohérence ou de contradiction. La notion de dédoublement – en deux personnalités dissociées, phénomène qui éliminerait une contradiction interne – à laquelle il nous faut revenir sans cesse lorsqu’il s’agit de lui, n’épuise pas non plus le « sujet ». Bien que cette particularité clinique nous soit suggérée jusque dans les témoignages de George Sand, il nous semble en fin de compte qu’elle ne fasse que concentrer à son plus haut degré de consistance quelque chose de beaucoup plus simple, qui est la polyphonie de voix d’un homme complexe, spontané, libre de système, né pour la dramaturgie. Ce n’est sans doute point par hasard que Musset est le plus grand auteur dramatique de son époque, c’est-à-dire capable de soutenir avec autant de sincérité ou d’indifférence plusieurs points de vue opposés, conjointement ou successivement. Une telle faculté, dont les philosophes, la plupart des romanciers (qui y mêlent souvent un peu trop de leurs préférences), les poètes au lyrisme univoque sont dépourvus, il est absolument indispensable qu’un dramaturge en soit doué pour être un bon dramaturge.

   L’état littéraire visible du dédoublement mussétien, on le trouve non seulement dans l’écriture alternée des Nuits, dans les visions du « pauvre enfant », du « jeune homme », de l’« étranger », du « convive », de l’« orphelin », « vêtu de noir / Qui me ressemblait comme un frère » (et qu’il finira par voir vraiment) ; on le découvre à son point culminant dans la publication à peu d’intervalle de Rolla, des Nuits – poèmes qui ont valu à leur auteur, notamment auprès de nos mères, de nos grands-mères, qui toutes l’avaient à leur chevet, la réputation attendrissante du plus romantique des romantiques – et de la première Lettre de Dupuis et Cotonet, qui argumente contre les faiblesses réelles ou supposées du romantisme avec une férocité jamais égalée par les plus furieux partisans du classicisme poétique ou théâtral. On arrive presque, ici, à une sorte de mystère littéraire qui ressemble en apparence aux énigmes proposées par les Poésies de Lautréamont, par le désamour de Rimbaud pour ses folies juvéniles, sans aller jusqu’au retournement opéré – probablement par la disparition de fragments de transition – dans le Poème de Parménide.

   En fait, il semble plutôt qu’on ait affaire ici à une maturation de l’esprit sous l’effet de l’expérience, analogue au cheminement de Werther à Faust, de René aux Mémoires d’outre-tombe, des Mémoires d’un fou à l’Éducation sentimentale ou encore du « Culte du moi » barrésien aux Romans de l’énergie nationale. La singularité de Musset réside dans la quasi-simultanéité des deux états, jeunesse et maturité, qui nous ramène à la polyphonie dramaturgique, qui nous ramène au « double»: Musset, l’homme aux deux profils, le Janus littéraire, et qui n’en souffre nullement, au contraire du roi Ferrante, reflet de son géniteur dans le miroir de la scène, étouffé par « ce noeud épouvantable de contradictions» qui enserrait Montherlant.

    C’est sans doute ce qui donne à l’oeuvre de Musset dans son ensemble ce caractère de légèreté, de miroitement, même dans la douleur, même dans l’invective : le poète passe d’un état à l’autre comme le soleil allume les facettes d’une pierre au doigt d’une élégante, avec une sorte de grâce qui n’appartient qu’à lui. Les Lettres de Dupuis et Cotonet en sont l’un des plus plaisants avatars.

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