ANTOINE BLONDIN par Michel Mourlet

Dans son numéro 6 (automne 2011), la revue Livr’Arbitres a publié un dossier spécial à l’occasion du vingtième anniversaire de la disparition d’Antoine Blondin. Au sommaire, plusieurs contributions, notamment de Francis Bergeron, l’actif président des Amis d’Henri Béraud, qui vient de signer une monographie d’ Hergé chez Pardès, l’essayiste Alain Sanders, Joseph Vebret, directeur de la rédaction du Magazine des livres, et aussi quelques souvenirs de Michel Mourlet, que nous reproduisons ici :

 

SOUVENIRS AU FOND DU VERRE

 

   Dès lors que, coopté par André Fraigneau et Michel Déon, et aussi grâce à l’onction de Paul Morand, j’eus pris place en 1961 parmi les preux chevaliers de cette Table Ronde dont le roi Arthur s’appelait Roland Laudenbach, je fus amené à rencontrer Antoine Blondin. Plus souvent, certes, dans les bistrots de la rue du Bac et alentour que dans les bureaux éditoriaux où Déon officiait comme directeur littéraire. La pêche aux souvenirs ne diffère en rien de la pêche à la ligne : on tire de l’étang un joli gardon qui frétille ou aussi bien un soulier à gueule de brochet. Avec Antoine, elle se complique pour moi d’un détail : tous les souvenirs que j’ai de lui dorment au fond d’un verre.

   J’ai fait sa connaissance par une belle matinée de juin bleu et or. Il était attablé en compagnie de Roger Nimier et de Daniel Boulanger à la terrasse d’un café dont j’ai oublié l’enseigne. Venus de la Table Ronde, Déon et moi les avions rejoints. Encore barbouillé du lait d’Io la blanche, je m’assis un peu intimidé entre les deux auteurs déjà célèbres des Enfants tristes et des Enfants du Bon Dieu. Tout à trac, le premier me proposa de l’affronter dans l’exercice de lutteurs de foire qu’on appelle « bras de fer ». Surprenante entrée en matière : sans doute une sorte d’épreuve ou d’ordalie assurément plus instructive que de solliciter mon avis sur le rapport de la noèse et du noème dans la Phénoménologie de la perception, comme l’eût fait un intellectuel de gauche (Merleau-Ponty venait de trépasser). Nous filions  plutôt la métaphore d’une de ces scènes des films américains dont nous étions friands, là où une amitié éternelle se soude à l’issue d’une grosse bagarre alcoolisée. À mon vif étonnement, je ne rencontrai dans le biceps de Nimier aucune résistance. C’est alors que mon autre voisin, Antoine, me présenta son avant-bras. Plantant nos coudes l’un contre l’autre, nous nous empoignâmes avec vigueur. Ma surprise ne fut pas moins forte : mon adversaire – dont la réputation ne m’était pas inconnue – administrait la preuve qu’un pilier de bar, si on lui procurait le point d’appui réclamé par Archimède, aurait pu soulever la Terre. Nous luttâmes jusqu’à la limite qui fait trembler les muscles, puis, d’un commun accord, abandonnâmes la partie.

   Nous nous revîmes quelques semaines plus tard, à l’occasion d’un colloque impromptu sur le cinéma français que j’avais organisé dans un bureau de la Table Ronde, au milieu d’un coquetel dont les bulles moussaient à flots. J’avais réuni non sans peine autour d’un magnétophone, les arrachant à leurs petits fours, Blondin, Déon, Fraigneau, Guimard, Nimier et Dominique Rollin. Les interventions un tantinet bredouillantes d’Antoine, entre deux coupes, furent succinctes : il s’interrogeait sur les exigences particulières de l’écran par rapport au livre, sujet fort académique, mais prit quand même le temps d’échanger avec André Fraigneau, plus pétulant que jamais, quelques considérations insolites au cours desquelles Un singe en hiver, dont l’adaptation était en projet, devint « Un singe en été », puis « le Singe d’une nuit d’été ».

   Mais si je pèse mes souvenirs, le plus marquant que je garde d’Antoine remonte au printemps 1973, un après-midi où il m’avait entraîné au Bar Bac. Il ne buvait alors que de la bière, m’avait néanmoins offert un scotch et, de but en blanc, s’exclama : « Grâce à vous, j’ai recommencé à parler avec ma femme ! » De quoi être interloqué !  La scène se passait peu de jours après la publication dans les Cahiers de la Table Ronde d’une de mes nouvelles : « Happy Birthday to you », appartenant au cycle de Patrice Dumby. Antoine consentit à me fournir une explication : à la suite d’une mésentente conjugale chronique, sa femme et lui ne communiquaient plus que par de très laconiques billets. Or, me raconta mon interlocuteur le plus sérieusement du monde, après avoir lu l’un comme l’autre ma nouvelle, ils s’étaient regardés et avaient ouvert la bouche en même temps… pour exprimer en langage articulé leur totale satisfaction. Je n’ai jamais su combien de temps dura cet armistice, ni même si l’anecdote était véridique ou née de l’imagination d’Antoine dans la seule intention de me faire plaisir…

  Quelqu’un qui aurait peut-être pu m’apporter ces précisions, c’était son ami Roger Bastide, le chroniqueur sportif du Parisien, vaste armoire bourrée de Ballantine’s et d’humour, que j’ai bien connu. Il se présentait lui-même comme « terrassier de la pensée ». Je n’ai pas songé à le questionner. La dernière fois que je les ai croisés ensemble, c’était au tout début des années quatre-vingt, à l’arrivée d’un  marathon parisien ponctué de haltes bistrotières. Cet événement sportif organisé par Bastide en l’honneur d’Antoine s’acheva sous une avalanche de saucissons et de rillettes arrosés de beaujolais.

   La vocation de ceux qui s’enrôlent dans « la Légion étrangère des noctambules », Antoine Blondin l’expliquait par « le goût de la nuit où les différences s’estompent, où les conflits se résolvent dans l’anonymat des bistrots… » Résumant cette expérience, Alcools de nuit, paru chez Michel Lafon en 1988 et réédité récemment au Rocher, est un dialogue à trois voix : Blondin, Bastide et Jean Cormier, grand spécialiste du rugby, journaliste sportif au Parisien comme le regretté Bastide, et qui lui non plus ne fut pas étranger, me semble-t-il, au Marathon des leveurs de coude. Cela se passait donc à la fin du premier septennat de François Mitterrand. (Le détail a son importance, lorsque on se rappelle le ralliement d’Antoine en 1981, qui ne surprit que ceux qui prenaient le nouveau président, ancien fidèle du Maréchal, défenseur pugnace de l’Algérie française et fossoyeur du Parti, pour un homme de gauche.) Trois vieux copains, « écologistes du comptoir », se remémoraient avec une pointe de nostalgie leurs virées nocturnes, leurs grands chelems, leurs Tours de France. Ces trois-là se sont bien amusés, malgré l’angoisse de la « dernière tournée » après quoi chacun doit rentrer chez soi ; et quoiqu’ils vécussent dans ce cauchemar : voir les ultimes vrais bistrots parisiens peu à peu transformés en abreuvoirs de Coca-Cola pour moutons mondialisés. Antoine était convaincu que les saines traditions qui firent la grandeur de la France se conservent mieux dans l’alcool.

 

Michel Mourlet

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