DUTOURD éloge funèbre

Dutourd ou l’art de rester simple

par Michel Mourlet

   Jean Dutourd, un jour de 1980, m’a livré le secret du parfum de paradoxe malicieux et sagace qui imprègne ses écrits lorsqu’il dépeint les mœurs de son  temps (Scènes de genre et Tableaux d’époque) ou prélève un échantillon de matière grisâtre dans le cerveau d’un pithécanthrope moderne (l’École des jocrisses). Assis  dans son bureau de la rue Guénégaud au pied d’une immense bibliothèque rayonnée jusqu’au plafond, nous causions de l’influence des écrivains du passé, lorsqu’il se leva de son fauteuil, escalada l’échelle coulissant sur un rail qui permettait d’atteindre les étagères d’en haut et revint vers moi, un volume d’Oscar Wilde à la main :

– Ce qu’il m’a donné, c’est une clé. Pour tout sujet, il existe dix angles d’attaque possibles ; il faut choisir le côté inattendu, attraper le sujet de biais. C’est une véritable discipline intellectuelle et qui m’aide beaucoup.

Il venait de publier les Mémoires de Mary Watson, un roman qui rassemble trois des traits les plus caractéristiques de l’auteur du Fond et la Forme : ce choix, précisément, de l’angle d’attaque, son goût pour Londres et pour la littérature anglo-saxonne, le plaisir de la provocation. L’angle insolite, c’est d’avoir choisi comme personnage principal d’une aventure de Sherlock Holmes l’épouse du Dr Watson ; la provocation, c’est de donner par le truchement de Mrs. Watson l’avantage en tous domaines au Docteur sur Sherlock, ce qui n’a pas manqué d’irriter les fervents du génial détective. Enfin, Dutourd connaissait Londres comme sa poche, pour y avoir vécu trois ans, directeur de programmes à la BBC. Il affirmait qu’à la fin des années quarante elle ressemblait encore à la Londres victorienne de Mary Watson. Son goût de la littérature de langue anglaise s’était manifesté très tôt dans sa vie d’homme de lettres, ne fût-ce que par ses traductions de Truman Capote, Hemingway, Chesterton. Il parlait avec enthousiasme de Sterne, de Dickens, de Jack London dont il a préfacé les œuvres complètes chez Gallimard.

Nous avions fait connaissance en 1972, à l’occasion d’un dossier qu’Alfred Eibel lui avait consacré dans mon magazine Matulu. Dossier mémorable, en raison notamment de la photo qui l’illustre : Dutourd  en plan américain quelque part sur la Côte, torse nu, lunettes noires et pipe au bec. Avec, on ne s’en étonnera pas, en légende, une phrase de Wilde : « Je sais trop que nous vivons dans un siècle où l’on ne prend au sérieux que les imbéciles et je vis dans la terreur de ne pas être incompris. »

Cette photo nous livre un quatrième trait caractéristique de Dutourd, sans doute le principal, et qui se manifestait autant dans sa vie que dans son style : la simplicité. N’importe quel homme de plume jouissant de sa notoriété nous aurait confié pour publication l’icône pensive d’un écrivain à sa table de travail, entouré des portraits de Balzac et de Saint-Simon. Lui, un instantané de vacances. Cette simplicité bon enfant, qui éclate dans chaque ligne de ses écrits nourris d’un vocabulaire familier, de formules dépourvues d’affectation, prises comme elles viennent, mais toujours justes et pleines de vivacité, on la retrouvait chez lui au quotidien. Je me rappelle les grands dîners qu’il donnait avenue Kléber, dans l’appartement que des « jocrisses » devaient faire sauter quelques années plus tard (en 1978, un 14 juillet !). En préalable à ces dîners où se côtoyaient artistes, comédiens illustres, écrivains, où j’ai rencontré pour la première fois Jacques Chazot et Jean Le Poulain, il ne rechignait pas à donner un coup de main à son épouse Camille, charmante maîtresse de maison, et je l’ai vu dans la cuisine découper le rôti au couteau électrique, avec autant de soin et de bonne humeur qu’il en mettait à scier les perchoirs ou se pavanent les serins.

Né en 1920, à Paris, d’un père dentiste et d’une élève de Massenet morte quand il avait sept ans, Jean Dutourd trouvait « tout à fait ridicule d’avoir une biographie » ; en quoi il rejoignait Anouilh. Nous savons néanmoins qu’enfant, toutes les professions recommandées par les grandes personnes lui semblaient absurdes et ne pouvoir s’adapter à son cas. Il avait un penchant pour la peinture, puis opta pour la littérature : « Ma seule nécessité était d’exprimer d’une façon ou d’une autre une sorte de petite chanson que j’était sûr d’être le seul à connaître et à pouvoir fredonner. » Il a souvent repris ce thème de la « petite chanson » qu’il n’a jamais vraiment définie, mais dont la partition unit sans doute la basse continue de son amour pour la France, pour la langue française, et  les notes plus aigues de l’observateur féroce des travers politiques et sociaux.

   Licencié ès lettres, en juin 1940 il est mobilisé, fait prisonnier, s’évade, revient à Paris, devient répétiteur de collège, se marie avec Camille Lemercier (qui sera sa fidèle collaboratrice et l’auteur d’un pittoresque roman plus ou moins autobiographique : les Fanas du ciné), participe à la création du mouvement de résistance « Libération » d’où sortira le quotidien du même nom.

Après maintes péripéties et l’épisode londonien, il entre en 1950 comme conseiller littéraire chez Gallimard où il restera plus de quinze ans, puis se consacre désormais à ses deux activités de journaliste chroniqueur et d’écrivain. Auparavant, son premier roman Au bon beurre (1952) lui vaut le prix Interallié et la notoriété, « grâce à quoi ma femme a pu enfin acheter quelques paires de draps. » (Matulu, février 1972.)

D’autres romans sont sortis de son encrier : les Horreurs de l’amour, Le Printemps de la vie, Mascareigne, L’Assassin…On peut se demander cependant si la satire, la critique, voire la polémique n’étaient pas plus conformes à son tempérament. Moraliste du XVIIIe siècle à la façon d’un Voltaire ou d’un Rivarol (dont il a superbement préfacé un recueil de morceaux choisis), plus que romancier malgré son admiration pour Stendhal. Il y a comme une contradiction entre le fouet qui cingle une société et le miroir qui la reflète. Un des meilleurs romans de Dutourd, Mascareigne, n’en est justement pas un, mais un conte d’histoire-fiction comme il y a la science-fiction, la société-fiction, Cyrano, Swift, Micromégas, 1984.

De là, probablement, son goût jamais démenti pour le journalisme d’humeur. Dès la fin de la guerre il collabore à plusieurs revues et hebdomadaires ; à partir de 1950 à Carrefour (Groupe du Parisien libéré d’Émilien Amaury, où travaillera sa fille Clara), à La Tribune de Genève, à La NRF, au Nouveau Candide des années soixante. Et surtout à France Soir, dont il est critique dramatique de 1963 à 1970, puis éditorialiste jusqu’en 1999. Ses interventions très prisées à l’émission les Grosses Têtes, confrérie d’hurluberlus et de joyeux saltimbanques,  confirment son absence complète de prétention. Il n’avait d’ailleurs tenu aucun compte de la désapprobation de l’Académie française, où il siégeait depuis 1978.

Il y a deux beaux mots de la langue française (qu’il a si vaillamment illustrée, en particulier comme président de Défense de la langue française, et aussi à Radio Courtoisie dont il fut un des piliers) : « Conservateur » (celui qui conserve, qui protège le patrimoine) et « réactionnaire » (celui qui réagit, qui ne se laisse pas flotter au fil du courant). Dutourd était les deux, c’est-à-dire  volontariste et sachant que le rayonnement et l’existence même de la France sont affaire de volonté. Il fut donc l’une des cibles préférées de l’intelligentsia autoproclamée qui n’a cessé de se tromper sur tout depuis qu’elle règne sans partage. Dutourd répondait : « Toujours penser, quand on se croit négligé, méprisé, méconnu, aux peintures de Van Gogh entourant les poulaillers. Les prétendus intellectuels ou les puissants qui nous jugent en savent à peu près autant sur nous que les paysans artésiens sur l’art de Van Gogh. »

(Le Spectacle du Monde n° 575, février 2011, sous le titre : « Jean Dutourd, l’esprit et la langue ».)

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