INSTANTS CRITIQUES par Michel Mourlet

Les Editions Alexipharmaque viennent de publier Instants critiques, quatrième volume du « Temps du refus » de Michel Mourlet, après l’Eléphant dans la porcelaine, Crépuscule de la modernité et la Guerre des idées. L’auteur a autorisé Papiers en ligneà en reproduire l’Avant-Propos, qui donne un aperçu du sens et du ton du livre. 

 AVANT-PROPOS d’Instants critiques

par Michel Mourlet

   Voici donc le quatrième volume du Temps du refus. Le précédent ayant paru il y a dix-sept ans, il semble nécessaire de revenir un tant soit peu sur l’origine et la longue histoire de cette série d’ouvrages qui recueillent une variété de textes, variété au sens valéryen : une diversité de sujets de toute nature, traités presque toujours d’un même point de vue.

   En 1957, je commençais à publier mes tout premiers articles sur le cinéma, qui s’opposaient déjà à un certain consentement général de la « grande presse », allant du Sadoul de L’Humanité au Chauvet du Figaro. Parallèlement, j’entamai une polémique tant orale qu’épistolaire, courtoise, certes, mais inébranlable sur les postulats, avec Alain Robbe-Grillet qui venait de publier le manifeste du « nouveau roman » : « Une voie pour le roman futur ». La voie, en tout cas, qui s’ouvrait à moi sous l’aspect particulier de la critique – domaine secondaire par rapport à la création mais bien présent et même envahissant dans le microcosme culturel de l’époque – j’en pris conscience au moment même où j’y expérimentais mes premières armes : ce serait d’exprimer ma pure vérité de sentiment et de compréhension – adhésion, rejet, indifférence… – à la réception d’une œuvre, d’une idée  ou d’un événement. Cette démarche, la seule à mes yeux qui pût conférer quelque  valeur à la critique, gommer son image de végétation parasite épuisant la sève de l’arbre, exigeait deux conditions : ôter de mon œil dans la mesure du possible,  comme on ôte une lentille de contact, et c’est sans doute le plus malaisé, tout filtre de culture préalable, et bien entendu toute grille d’interprétation préétablie ; secondement, ne tenir aucun compte de ce que disent « les autres » de l’œuvre considérée, et a fortiori de ce qu’il est convenu ou convenable d’en dire. Certes, une éducation de l’oeil, de l’oreille, de l’esprit tout entier mobilisé, est indispensable à une bonne écoute, à une juste vision ; mais il m’importait d’oublier ce que j’avais appris pour n’en conserver que l’affinement de perception qui en résulte.

   À peine avais-je répondu à l’invitation de Jean Paulhan, qui avait ouvert la NRF  à mes chroniques de cinéma, que je croisais le fer avec Marcel Arland à propos d’Eisenstein. Et pour couronner mon entrée en dissidence, Éric Rohmer publiait quelques mois plus tard en caractères italiques dans les Cahiers du cinéma mon manifeste « Sur un art ignoré », dont les cinéphiles du monde  entier continuent de se jeter à la figure, par « forums » interposés, les phrases les plus provocatrices, comme s’il en allait de l’avenir de la civilisation.

   Ce bref rappel de mes débuts d’empêcheur d’analyser en rond n‘aura pas été complètement superflu s‘il m‘a permis de laisser apercevoir comment, le cinéma ne suffisant plus à calmer mes ardeurs, j‘en suis arrivé à fonder, en 1971, le magazine Matulu, engin blindé de reconnaissance (« brûlot mensuel », préféra le baptiser Le Monde) qui pointa durant trois ans ses canons vers tous les objectifs culturels alors à la mode ; seul à le faire en ce temps-là, Arts et La Parisienne ayant depuis assez longtemps disparu. Quelque vingt-cinq ans plus tard, on devait voir dans sa droite ligne de tir (les arts plastiques notamment) de belles résurgences de ses combats. L’unique surprise vint du fait que ses successeurs, puisant dans le même arsenal, ignoraient apparemment le parcours des pionniers.

   Mais qu’importe ! L’essentiel était que le message fût passé, que la torche fût transmise et qu’aujourd’hui, par exemple, personne ne pût lire sans éclater de rire les textes – ou leurs équivalents – qui valurent à leurs auteurs nos Prix du Précieux Ridicule et nos oscars du charabia.

   En 1975, Roland Laudenbach, le directeur de la Table Ronde, ainsi qu’il l’avait fait pour mes premières pages de théorie et de critique cinématographiques, me proposa de publier un recueil de mes principaux articles de Matulu auxquels j‘ajoutai quelques inédits. Rédigés sous le signe de la rébellion contre l’ordre culturel établi, et d’une rébellion sans compromis ni prudence car je n’ambitionnais aucune position officielle, ni n’avais de famille à nourrir, totalement libre donc, j’intitulai ce livre l’Éléphant dans la porcelaine. Un deuxième volume suivit en 1989 : Crépuscule de la modernité, puis un troisième en 1993, nourri celui-là de mon long séjour à Valeurs Actuelles : la Guerre des idées. Entre-temps Laudenbach était mort, j’avais changé d’éditeur et, pour mettre en évidence la parenté des trois ouvrages, je les avais coiffés d’un surtitre : le Temps du refus. 

   L’échelonnement sur presque vingt années de ces trois livres d’escarmouches et de pieds de nez m’a été l’occasion d’observer une évolution intéressante : le progrès de la Pensée Correcte dans la médiasphère. Terrain d’observation : mes dossiers de coupures de presse. Même nombre de services de presse aux mêmes journaux pour les trois. 1976, 1er volume du Temps du refus : 34 articles ; 1989, 2e volume : 15 ; 1993, 3e volume : 16.

Autrement dit, de la fin de la décennie 70 au début des années 90, sur la même série d’ouvrages d’un même auteur non courbé sous la pensée dominante, la liberté de parole, soit par censure hiérarchique, soit par autocensure, soit par abrutissement spontané, a été divisée par deux. En 1976, l’un des meilleurs articles obtenus par le premier titre a été publié par un critique influent de la gauche intellectuelle : Jean-Jacques Brochier, dans le Magazine littéraire. Il y a trente ans, il arrivait que l’on écrivît sans partialité et que l’on pensât de même dans cette presse-là. Pareillement, dans Matulu, dans le Quotidien de Paris, tout le monde avait droit à la parole, quelle que fût la couleur de la pensée. En 1993, le journal le plus « à gauche » parmi ceux qui rendirent compte du troisième titre fut probablement… le Figaro Magazine, par la plume de Jean Sevillia. Voilà pourquoi ce ne sont plus les critiques qui font vendre les livres, mais les lecteurs eux-mêmes par le bouche-à-oreille, et le vent de liberté qui gonfle la Toile. À force de répéter docilement, tous ensemble, des avis téléguidés et déconnectés de la réalité éditoriale française, plutôt pauvre ainsi qu’on le remarque à l’étranger, les critiques littéraires ont par trop déçu leurs lecteurs. Ils se sont laissés déposséder de leur pouvoir. La postérité n’est pas seule à percevoir l’élan des véridiques et le ronron des fabricants. .

Quant aux critiques d’art, à quelques exceptions près, ils sont dans la situation de ce patron milanais à qui Marcel Duchamp avait réussi à vendre pour une petite fortune, ornée de sa prestigieuse signature, une roue de bicyclette fabriquée dans les usines du brave industriel. Ce fut le premier ready made. Lorsqu’il me raconta cette histoire (que j’ai d’ailleurs rapportée presque aussitôt dans le quotidien L’Alsace[1]), Duchamp, en compagnie de qui je dînais en tête à tête dans un restaurant de Bergame après avoir gagné à sa cause tout un jury de festival, faillit s’étrangler de rire avec son uccellino alla polenta. De ce moment date mon intérêt pour le travail de destruction opéré par « Marchand du sel » à l’encontre de l’art qui l’entourait, qu’il méprisait et désirait pousser à son ultime degré d’insignifiance. Il y est admirablement parvenu.

Maintenant que vous connaissez cette histoire, lisez ce que publient les revues sérieuses sur les « installations » de bout de ficelles, les débris de ferraille et les canards en plastique rose dans les expositions d’art contemporain et vous comprendrez tout le reste.

 

 

 

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