NICOLAS BOILEAU par Michel Mourlet

À notre avis, l’une des meilleures idées de cadeau pour les fêtes de fin d’année, et l’une des plus originales, est un abonnement d’un an au luxueux magazine mensuel d’informations générales et culturelles Le Spectacle du Monde, publié par le Groupe Valmonde (3-5, rue Saint-Georges, 75009 Paris). Pour la France, il n’en coûte que 77 €. Le numéro 584 de décembre 2011 vient de paraître avec un dossier central sur l’histoire de France, dont les signataires sont notamment François Bayrou, Jean-Louis Debré, Marie France Garaud, Jean-Marie Le Pen, François d’Orcival, Roger-Gérard Schwartzenberg, Me Jacques Vergès. On y trouve aussi une importante étude de Michel Mourlet, contribution au tricentenaire de Boileau, que nous reproduisons ci-dessous avec l’autorisation de l’auteur.

NICOLAS BOILEAU

 LE PHARE DU GRAND SIÈCLE

 

   Que représente aujourd’hui pour nous Nicolas Boileau ? Le tricentenaire de sa mort, inscrit aux Célébrations nationales, nous presse de répondre. Car enfin, Corneille, Racine, Molière demeurent aux yeux de la postérité, et même avec beaucoup plus de lustre, ce qu’ils étaient de leur vivant. La Fontaine, tout en restant le roi des fabulistes, a immensément grandi. Or, puisque Boileau se définissait poète, qu’est-ce en 2011 que la poésie ? Pour aller vite : un choc imprévu de mots imprimant dans l’esprit une suggestion plus vive que les représentations habituelles,  de préférence soutenue par le rythme, la consonance ou la dissonance des syllabes. Qu’en est-il alors d’un poète, célébré comme tel en son temps, dont la production est devenue l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire ? Dont les Embarras de Paris ou les Plaisirs des champs offrent le parfait contraire de ce que nous appelons « poésie » depuis Lamartine et ses harmonies vaporeuses, depuis Hugo et sa prodigieuse puissance évocatrice, depuis le symbolisme des correspondances, depuis le « sens plus pur des mots de la tribu » ? Comme Boileau l’avoue dans l’Épître IV, le Passage du Rhin : « Le vers est en déroute et le poète à sec ».   

   Pas plus que l’Histoire ou les connaissances scientifiques, la postérité littéraire n’est fixée dans la rigidité cadavérique à laquelle beaucoup se réfèrent, chaque génération étant persuadée de détenir sur ces questions des certitudes définitives. La postérité n’est pas une sorte de mort. Elle est quelque chose de vivant, donc d’évolutif. Pour illustrer cette constatation, il n’est guère de meilleur exemple que Nicolas Boileau.

   Au lendemain de sa disparition, le 13 mars 1711, on ne l’admire pas seulement en tant que poète. Il apparaît comme le meilleur critique de son temps, pour avoir formulé avec le plus de clarté, d’élégance, de vigueur et de précision les idées déjà contenues dans une multitude de traités, de préfaces, de vers didactiques, de libelles discutés avec passion à la Cour et dans les salons. Ce n’était pas si mal vu. Puis, les textes souvent embrouillés ou mal écrits (ce qu’on appelait « mal écrit » à l’époque, et qui semblerait une bien belle langue aujourd’hui), tout ce discours théorique des prédécesseurs et contemporains de Boileau tomba dans l’oubli. Seul ou à peu près subsiste, grâce à l’excellence intemporelle de son style, celui qu’on surnomme le « législateur du Parnasse ». De ce fait, au long des XVIIIe et XIXe siècles, on le tient quasiment pour l’inventeur des principes qu’il a imposés. Sans lui, affirme Sainte-Beuve, ni Molière ni Racine n’eussent été ce qu’ils furent : « Molière lui-même aurait donné davantage dans les Scapins, et n’aurait peut-être pas atteint aux hauteurs sévères du Misanthrope. » À la toute fin du siècle de Sainte-Beuve, Émile Faguet parle encore à son sujet d’« École de 1660 », voire de révolution.

   Avec les dix-septièmistes de la première moitié du XXe siècle, avec l’étude systématique des petits maîtres oubliés, le point de vue va changer. Les Émile Magne, Daniel Mornet, Antoine Adam vont replacer l’œuvre de Boileau dans son contexte historique et littéraire complet et s’apercevoir que la prétendue révolution de 1660 a commencé bien avant : Boileau n’est pas le défricheur du classicisme, mais son « écho sonore », selon la formule que Victor Hugo s’appliquera à lui-même. Ensuite, la poésie cessant d’être comprise comme une branche de la rhétorique : l’art de mettre en rimes la Raison, on a commencé à fustiger le « législateur » (et, par la même occasion, son modèle Malherbe) au nom de la vraie poésie, celle qui suggère plutôt qu’elle ne désigne, celle qui jamais n’« appelle un chat un chat ». Le principal responsable du sommeil en France de la poésie lyrique entre la Pléiade, escortée de l’École lyonnaise, et Lamartine, soit durant deux siècles, c’était lui ! Et nous arrivons à ce tricentenaire. Qui en France s’intéresse encore à Nicolas Boileau-Despréaux, honni des beaux esprits, ignoré des incultes ? Son œuvre a-t-elle encore quelque chose à nous dire ?

   Il naît le 1er novembre 1636 à Paris, quinzième enfant de Gilles Boileau,  d’origine modeste mais dont la famille n’était pas dépourvue d’alliances dans la haute magistrature. Simple huissier à ses débuts, Boileau père a arrondi son pécule, gravi habilement l’échelle sociale, acquis une charge de « greffier de la Grand Chambre du Parlement ». La mère de Nicolas, seconde épouse de Gilles, meurt à vingt-sept ans ; l’enfant n’a que dix-huit mois.

   Tout le pousse vers la basoche, mais dès l’adolescence il dévore les romans des Scudéry, les poètes français et latins, et gribouille des tragédies en cachette. Il fait son droit. Avocat à vingt ans, il quittera vite le Barreau,  étudie la théologie en Sorbonne, songe à l’habit ecclésiastique peut-être à la suite d’un chagrin d’amour, y renonce, bien que nanti d’un prieuré ; et, de velléités en abandons, il achève ses années d’apprentissage dans une agréable oisiveté, partagée entre la fréquentation des cercles et coteries de lettrés qui pullulaient en ce temps-là, et celle des cabarets. La vie sentimentale de ce célibataire impénitent, auteur d’une satire Contre les femmes, reste aussi mystérieuse que celle de La Bruyère. Elle se réduit à quelques hypothèses, celle notamment d’une alouette qui lui aurait préféré un brillant mousquetaire.

   Son caractère et son talent se dégagent peu à peu de la gangue des influences et se révèlent d’une forte originalité : il ne se fie qu’à son propre jugement, fait fi des célébrités usurpées, trie avec acharnement le bon grain de l’ivraie, s’emporte facilement contre les égarements d’autrui en matière de littérature, s’arme de l’ironie la plus cruelle pour abattre ses adversaires. Il convient de noter cependant qu’il ne nourrissait à leur endroit aucune haine ad personam. Il lui arriva même d’ouvrir sa bourse pour porter secours à certains. Mais il se fit beaucoup d’ennemis, qui n’hésitaient pas, eux, à amalgamer dans leur détestation l’œuvre et la personne. Il illustrait cette race d’hommes à la sincérité passionnée qui s’attachent autant d’amis irréductibles que de détracteurs acharnés. Boileau est intéressant aussi de ce point de vue-là : les ayant subies ou provoquées à leur plus haut degré, il constitue une référence emblématique de toutes les rivalités, intrigues, médisances, rancunes mijotées et recuites, qui agitent depuis toujours le bouillon de culture parisien . Une fois de plus, il faut s’émerveiller de la perspicacité du roi. « Louis XIV, écrit Sainte-Beuve, en couvrant Despréaux de son estime, n’aurait pas souffert qu’il fût sérieusement entamé par les railleries de cour. Le grand sens royal de l’un avait apprécié le bon sens littéraire de l’autre, et il en était résulté un véritable accord de puissances. »

   Dans les jours impétueux de la jeunesse, tant son tempérament que sa culture le mènent droit à la satire. D’ailleurs, il nourrira toute sa vie l’ambition d’être l’Horace et le Juvénal français, que Mathurin Régnier en dépit de son charme pittoresque – « Les nonchalances sont ses plus grands artifices » Ce mot désigne l’examen, par la raison, de la valeur logique d’une démonstration.

  – n’a pas égalés. La crainte de s’aliéner trop de protections le conduira par la suite à émousser quelque peu sa pointe. À la fin, il se posera en grand-prêtre que l’on vient consulter ; à qui Voltaire dédiera   Mon Testament : « oracle du goût dans cet art difficile / Où s’égayait Horace, où travaillait Virgile ». D’où la division de son œuvre en trois parties successives : les Satires, les Épîtres, l’Art poétique. Mettons à part Le Lutrin, qui fit beaucoup pour sa réputation dans les collèges, et nous semble un peu long aujourd’hui. Ce « poème héroï-comique » appartient par un côté au genre satirique, quoiqu’il vise surtout à développer une forme de comique en soi,  reposant sur un contraste qui confirme l’analyse de Bergson : un style mécaniquement plaqué sur le vivant d’une situation inappropriée. Opposé au burlesque traditionnel, traitement trivial d’une matière noble (« Qu’il est joli garçon, l’assassin de papa ! »dira Chimène dans un poème de Fourest), Boileau avec Le Lutrin en propose le contraire : une cocasse affaire de mobilier relatée sur le ton tragique.

    Sur le plan strictement historique, le nom de notre aristarque s’attache surtout à deux événements : la Querelle des Anciens et des Modernes et la charge honorifique et lucrative d’historiographe du roi, qu’il partagea avec Racine. Le fruit de cette collaboration, disparu dans l’incendie d’une bibliothèque, n’était sans doute pas le chef-d’œuvre du siècle. Quant à la Querelle qui mobilisa tant d’esprit et d’énergie, elle nous paraît à présent assez confuse : les partisans de l’Antiquité avaient parfois des vues plus modernes et audacieuses que leurs adversaires. Ces derniers étaient loin de mépriser Homère.

   Nous concernent davantage les sentences du goût gravées dans la pierre  de quelques alexandrins rugueux, au fronton du Grand Siècle. Elles ont assuré à leur auteur une place à part dans le cortège un peu triste des critiques, aussi souvent démentis que les économistes ou les politologues. Miracle ! Plutôt que le Législateur, mieux que le Satirique, on devrait surnommer Boileau « l’Infaillible ».

   Que pour ses contemporains le « paysage culturel » parût fort différent de son reflet dans notre rétroviseur, cela va sans dire. Comme à toutes les époques, une multitude de barbouilleurs de papier et d’histrions tenaient le haut du pavé, applaudis par la foule, protégés par les Grands. Racine, Molière et jusqu’à Pierre Corneille éclipsé par son frère Thomas, avaient toutes les peines du monde à exister. Les gens à la mode s’appelaient Chapelain, Quinault, Scudéry, Charpentier, les abbés mondains : Cotin, de Pure, cent autres. Tragédies fades, poèmes maniérés, romans extravagants se disputaient la faveur du public.

    Un jeune homme surgit, bouillant d’enthousiasme, de juste colère et d’impatience. Révolté par le conformisme, l’absence de discernement de la plupart des faiseurs de réputations (nous les connaissons bien, c’étaient les mêmes qu’aujourd’hui), il crible la fourmilière de coups de pieds, manque d’être dévoré dix fois, se calme un peu tout en renforçant ses positions, achève son existence en vieux sage reconnu. Phare à l’entrée du port, il a désigné les écueils et le chenal ; il a assigné aux bons et mauvais écrivains leur juste place, dont ils n’ont plus bougé.

    Que dit-il ? Pour le principal : que l’art doit  se fonder sur le vrai : « Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable. » Par ce « vrai », interchangeable avec « raison », il convient d’entendre tout le vraisemblable, tout ce qui se rattache d’une manière ou d’une autre aux possibilités de l’univers… et de la logique, émanation de l’univers. Point capital. Pour que le sentiment du beau circule réellement entre l’émetteur qu’est l’artiste et le récepteur de l’œuvre, les règles de la communication  exigent une identité des codes ; assurée en art par les lois de Nature. Lecteur de Pascal, Boileau a fait sienne l’épigraphe du Spectacle du Monde : « Il faut de l’agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai. » Hors ce cadre du plausible, si le récepteur de l’œuvre est sincère, il lui est impossible d’y adhérer. On connaît de nos jours la valeur de ce critère dans les arts de l’image mécanique, cinéma et télévision. 

   Contrairement à une idée reçue, notre XVIIe siècle est loin d’être unanimement cartésien. Certes, il a vu un prodigieux développement de l’outil mathématique. Il a conçu les lois de l’optique, l’application de l’algèbre à la géométrie, les calculs différentiel et des probabilités. Parmi cent autres avancées, on pourrait citer aussi les débuts de l’aménagement raisonné du territoire… Mais l’Église toute-puissante se veut toujours dans le sillage d’Aristote, le Roi-Soleil est monarque d’une théocratie, une large partie de l’espace social et culturel est occupée par un merveilleux – chrétien ou païen – le plus souvent de pacotille ; la littérature se berce des imaginations les plus bizarres, se complaît dans une préciosité qui confine au délire. La poésie lyrique, devenue jeu de société, tombée aux mains de petits rimeurs aux grâces farfelues, en était morte. Le théâtre risquait d’en mourir. Peu s’en fallut que la Phèdre de Pradon n’étouffât celle de Racine.

   L’apport de Nicolas Boileau est là. Par son retour à l’antique, à la robustesse des vieux maîtres, par l’affirmation du rôle essentiel de la raison, de la nécessité du vrai et d’un polissage artisanal de cette vérité (« Cent fois sur le métier… ») il n’a pas sauvé la poésie lyrique des XVIIe et XVIIIe siècles, mais avec son prédécesseur Malherbe, épurateur du langage, il a confié aux dramaturges et aux moralistes, aux philosophes des Lumières aussi, l’instrument de précision et de simplicité qui manquait à Jean de Rotrou et leur a permis de composer leurs chefs-d’œuvre.

   Le problème posé par la poésie est complexe : il serait à la fois trop facile et inexact de rendre Boileau et Malherbe responsables de son naufrage durant les deux siècles en cause. La poésie, qu’elle soit d’épanchement personnel ou descriptive, demande une concentration sur soi, sur les sensations éprouvées, une contention, une sorte particulière d’égocentrisme en quelque sorte, un sens, un goût de la solitude où s’épanouissent des états de l’âme qui, à l’évidence, ne pouvaient trouver asile dans la société française d’alors. Ces siècles furent ceux de la plus grande sociabilité, de la société-spectacle, de la politique-opéra ballet dans un théâtre de verdure ; une société  tournée vers l’extérieur, vouée au commerce des hommes et guère ou pas du tout aux ruminations solitaires telles que les inaugurera Jean-Jacques, les  amplifiera Chateaubriand. C’est peut-être pourquoi la meilleure poésie du XVIIIe fut celle des poètes venus des « Isles ». Un authentique lyrisme va renaître au moment où la société française passera de la sociabilité aristocratique à un embourgeoisement familial replié sur lui-même, pétri d’individualisme, de nostalgies préclassiques et d’appétits nouveaux, terreau du romantisme, en prose puis en vers.

   Ainsi, Boileau ne pouvait pas grand-chose pour cette poésie dont il se croyait parfois dépositaire, plus précisément réformateur, et qui, après les beautés sévère de Maurice Scève, les  mélancolies de Du Bellay, avait versé dans la rhétorique versifiée ou les mièvreries de boudoir. Il a conscience, d’ailleurs, de ses insuffisances. Ses accents de sincérité nous touchent : « Je sais coudre une rime au bout de quelques mots. / Souvent j’habille en vers une maligne prose : / C’est par là que je vaux si je vaux quelque chose. En revanche, homme du théâtre social, convive recherché – même à un Repas ridicule ! – bien accueilli dans les salons où il débitait ses écrits tout frais avec une science consommée, spectateur rompu aux arts de la scène, il a joué un rôle décisif dans la reconnaissance de ses amis auteurs dramatiques. Et si nous lisons encore avec amusement ses satires, ou même certains passages du Lutrin, c’est qu’ils ressemblent à des tirades de grande comédie.

   Inlassablement, Boileau nous ramène à la raison. Et à la pureté de la langue qui n’est pas une obsession de grammairien mais la condition d’une pensée juste : « Surtout qu’en vos écrits la langue révérée / Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. » En un temps créateur de richesses intellectuelles, ce serait sans grande portée. On saluerait Boileau de loin. Dans la débandade du sens commun, voire du sens tout court, qui caractérise nos académismes moribonds, le phare rallumerait opportu-nément ses feux, qui éclairèrent tout un siècle.

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