Dutourd « for ever »

Dans le numéro 7 de sa nouvelle série, la revue littéraire Livr’arbitres publie un dossier consacré à Jean Dutourd, qui nous a quittés il y a un an déjà. On y trouve des témoignages de Guillemette Mouren-Verret, secrétaire générale de Défense de la langue française dont l’académicien fut longtemps le président, d’Alain Paucard et Bernard Leconte organisateurs de ce dossier, du poète et essayiste Daniel Aranjo, du peintre, décorateur et illustrateur Philippe Dumas, et aussi les signatures, entre autres, de Patrick Gofman, Michel Mourlet, François Taillandier… Nous reproduisons ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur, le texte de Michel Mourlet.

 

En général, quand quelqu’un demande : « Comment avez-vous rencontré Un Tel ? », il attend une seule réponse : un motif professionnel, ou privé, une circonstance quelconque, un hasard… Cela m’avait toujours semblé d’une évidence banale, jusqu’à ce que mon chemin croisât celui de Jean Dutourd. Car je l’ai rencontré au début des années soixante-dix pour deux raisons complètement disjointes, comme si un fatum précautionneux avait jugé que deux trajets valaient mieux qu’un pour être sûr de parvenir au but.

La première raison était liée au mensuel Matulu que j’avais lancé en mars 1971 et dont, dès le début, le futur académicien fut un des plus enthousiastes soutiens. Il faut dire qu’en ces années-là, la presse littéraire indépendante avait beaucoup maigri. Carrefour, Arts, La Parisienne avaient disparu. Les Nouvelles littéraires étaient en passe de sombrer doucement, abandonnées de Larousse, passant de mains en mains. La NRF sous perfusion gallimardienne respirait encore grâce au poète Jean Grosjean, mais la Revue des deux mondes était devenue une sorte d’annexe du Carnet du jour où quelques anciens ministres et académiciens se faisaient des courbettes de mandarin. On arrivait au règne sans partage des suppléments de quotidiens et de deux ou trois magazines gauchisants, qui désormais donneraient le la en tenant tous à peu près le même discours. Dans cette mare en voie d’assèchement, Matulu fit l’effet d’un pavé qui en éclaboussa quelques-uns pour le plus grand bonheur de l’ami Jean.

J’ai retrouvé une lettre de lui, datée de décembre 1971, où il m’écrivait notamment : « Vive  Matulu for ever et que 1972 voie son triomphe sur les décombres des lamentables canards prétendus littéraires dont se repaît (provisoirement) l’intelligentsia francophone ! »

De la part d’un pourfendeur aussi décidé de l’anglomanie en train de pourrir notre langue, ce « for ever » m’enchante : c’est le clin d’œil de quelqu’un qui dominait son sujet et ne se laissait enfermer dans aucun système. Dutourd, ancien directeur de programme à la BBC, parlait admirablement la langue de Dickens ; il pouvait se permettre de railler les butors qui l’écorchent tout en massacrant le français.

La lettre comporte un post-scriptum qui n’est pas dépourvu d’intérêt de la part d’un gaulliste aussi inconditionnel qu’historique : « Que penseriez-vous de Lucien Rebatet comme collaborateur épisodique ? C’est un homme de grand talent, auteur d’un livre magnifique (Les Deux Étendards) et aussi maudit qu’on peut l’être. Il a été condamné à mort, comme vous savez, ce qui n’est quand même pas si fréquent dans la gent emplumée. »

Ce P.S. me paraît exemplaire de la liberté d’esprit qui régnait encore il y a quarante ans, ou plutôt qui jetait ses derniers feux avant de s’éteindre sous les feuilles de vigne idéologiques de nos pères-la-pudeur. Dutourd fut l’un des plus libres parmi les derniers porteurs du flambeau et c’est à ce titre (il en a bien d’autres !) que je veux le saluer aujourd’hui.   

La seconde raison de ma rencontre avec lui est d’ordre plus personnel. Mon ex- femme, journaliste et auteur de livres gastronomiques, travaillait au Parisien où exerçait aussi la fille de Jean, Clara Dutourd, qui depuis nous a quittés dans des circonstances tragiques. Clara, dont je fis ainsi la connaissance, m’invita aux grands dîners qu’offrait son père au Tout-Paris, de sorte que je le retrouvai dans un cadre mondain sans rapport avec nos relations professionnelles.

 L’un des pôles de conversation était alors le conflit qui opposait Émilien Amaury, le patron du Parisien, aux grévistes du Syndicat du Livre. Harcelé de partout, faisant face tel un sanglier, Émilien Amaury ne pouvait tout contrôler dans son journal. On avait beaucoup ri d’une manchette où quelqu’un avait « déterré l’épée de Damoclès » ! Comme je rappelais il n’y a pas si longtemps la bourde à Jean Dutourd, nous commençâmes à énumérer les classiques du répertoire : fier comme un petit banc, vieux comme mes robes, lycée de Versailles pour viceversa, rire à gorge d’employé, sans compter dans un article de L’Équipe cette superbe ânerie : un champion d’escrime avait vaincu son adversaire « sans coup férir ». J’ajoutai : « Avec bien entendu l’épée de Dame Oclès. » Et Jean de rectifier : « Vous voulez dire : les pets,   p-e-t-s, de Madame Oclès » ! Tel était Dutourd, jamais pédant, jamais pontifiant, toujours drôle, comme tous les gens vraiment intelligents que j’ai connus.

Je l’ai retrouvé une ultime fois  en 2008, dans les salons du Sénat, lors de la remise à Claude Imbert de notre Prix Richelieu de Défense de la langue française, qu’il présidait encore. Arrivant un peu en retard, il s’avança vers la tribune où il devait prononcer quelques mots, cassé en deux, la moitié supérieure du corps presque parallèle au sol, soutenu par deux personnes. Je fus à la fois désolé et impressionné par cette vision terrible d’un courage, d’un amour-propre, d’une volonté de ne rien lâcher, jusque dans les derniers instants du « naufrage » auquel son grand homme, De Gaulle, comparait la vieillesse. Impressionné, désolé, non point surpris : dès les débuts de notre amitié, j’avais perçu en lui, sous des dehors bonhommes, une détermination inflexible : elle lui permit tout au long de sa vie d’affronter avec le sourire les mauvaises manières que – telle Mme Giroud se levant pour quitter la salle au milieu de son discours sur les Serbes – lui réservaient ceux qu’il rangeait dans le triste « parti intellectuel ».

 

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