Du quai Voltaire à la rue Papillon

   Les éditions de Paris viennent de publier pour le 40e anniversaire de la mort d’Henry de Montherlant Montherlant aujourd’hui, 190 pages d’hommages, études, souvenirs, réunis par Christian Dedet (voir le numéro de mai de l’Infolettre de France Univers : www.france-univers.over-blog.org). Parmi ces textes, voici celui de Michel Mourlet, que celui-ci nous a aimablement autorisé à reproduire :

Michel Mourlet

Du quai Voltaire à la rue Papillon

    Au début des années soixante, à quelle date précisément, je suis incapable de m’en souvenir, j’ai  vécu une expérience étonnante lors de mon premier contact avec une œuvre que, vu mon idiosyncrasie, j’aurais dû fréquenter depuis longtemps. Cela pourtant ne s’était pas trouvé. Je me contentais d’en connaître l’auteur seulement de réputation (il était encore bien vivant) ; une réputation qui partageait les critiques en deux camps irréductibles : détracteurs farouches – par exemple André Rousseaux, dont je mastiquais dans Le Figaro littéraire  les chroniques passablement indigestes – et admirateurs.

   Aujourd’hui, la société qui nous entoure étant de plus en plus assourdissante (au sens propre, affirme le corps médical), agressé, tourmenté par les décibels je suis plutôt en quête de silence ; mais il y a cinquante ans, le matin, j’écoutais souvent la radio, surtout France Culture. Un jour, avant d’attaquer à la petite cuillère mon demi-pamplemousse quotidien, j’allume le poste – et j’arrive au beau milieu d’un dialogue immergé dans une ambiance sonore aisément reconnaissable : bruits de fond, légers raclements de gorge, pas intermittents sur un plancher, et cette résonance particulière des enregistrements hors studio ; cela avait tout l’air d’une pièce de théâtre en cours de représentation.

   Quelques mots m’accrochent ; je prête une oreille d’abord distraite, puis de plus en plus attentive. Ces mots, prononcés par un homme et une femme qui s’affrontaient, étaient lestés d’un enjeu moral, d’un poids, d’une énergie inhabituels à l’auditeur un peu blasé que j’étais déjà. Je me sentais, si j’ose dire, fasciné par l’ouie comme j’avais découvert quelques années auparavant qu’on pouvait l’être par les yeux dans une salle de cinéma.

   Tout au long de l’émission, je n’eus de cesse de savoir ce qui m’était ainsi tombé dans l’oreille, et m’avait captivé, un peu de la même façon qu’en ouvrant pour la première fois la Soirée avec Monsieur Teste. L’ultime réplique achevée, j’obtins enfin la réponse : c’était Montherlant, c’était la Reine morte.

   J’avais ainsi expérimenté in vivo et involontairement une opération critique dont l’idée m’a toujours trotté dans la tête, bien que malaisée à mettre en pratique dans les domaines de la littérature ou des autres arts ; les œnologues l’appellent la « dégustation à l’aveugle ». Les gens qui font profession de peser, d’analyser, d’expertiser, de hiérarchiser la création artistique devraient de toute évidence être soumis à cette épreuve, ce qui éliminerait pas mal d’usurpateurs et remettrait beaucoup de choses à leur vraie place. Quand on arrive devant les œuvres bardé de connaissances, barbelé de références, l’échine ployée sous les jugements antérieurs et les a priori (ce « filtre culturel » dont j’ai déjà parlé ailleurs), on est par définition privé de la libre disposition de sa sensibilité spontanée. Certes, la sensibilité aux œuvres n’est pas uniquement un don, elle se forme, s’affûte, s’affine à leur contact ; comme toute forme de capacité, elle relève à la fois de l’acquis et de l’inné, en proportion d’ailleurs variable selon les individus. Mais nous sommes ici dans un cas très spécial, qui n’est pas celui de l’intelligence mathématique, par exemple, où personne ne peut tricher. Avec la critique et les amateurs d’art nous sommes dans le domaine le plus évidemment ouvert à toutes les impostures. Je referme cette parenthèse un peu longue qui n’avait d’autre but que de cerner la raison pour laquelle je suis absolument sûr que Montherlant est un de nos plus grands auteurs dramatiques : parce que je l’ai découvert dans un éblouissement, sans savoir que c’était lui.

   J’ai déjà raconté dans des revues (Nouvelle École, la NRF), textes repris dans l’Éléphant dans la porcelaine et Écrivains de France, la forte impression que m’a produite notre première rencontre à son domicile du Quai Voltaire. Un échange de lettres l’avait précédée. Point de départ : une retransmission télévisée de la Ville dont le Prince est un Enfant, sujet d’une des mes chroniques des Nouvelles littéraires.

   Dans une lettre datée du « 25, quai Voltaire, le 10 mai 1971 » (et dont, pour introduire un autre développement, une partie a déjà été portée à la connaissance des lecteurs d’Écrivains de France), Montherlant m’écrivit :

    Monsieur,

   Votre expression sur la Ville « littérature fantastique » est très juste, ainsi que la fin de ce paragraphe. 

   Depuis sa création, je n’ai jamais compris le succès de la Ville qui, dans ma pensée, devait s’adresser à une élite et durer cent cinquante représentations. Ni les sentiments ni leur expression ne sont compréhensibles pour le public aujourd’hui. 

  À défaut d’une intervention du Bon Dieu, je crois que les gens sont touchés de retrouver malgré tout des sentiments humains à une époque où l’on fait tout pour enlever ce qu’il y a d’humain dans l’homme.

  Je crois que les réactions de la télévision seront plus divisées, s’adressant à un public encore plus éloigné de ce sujet que celui qui vient au théâtre.

  Je vous remercie et vous prie de croire, Monsieur, etc.                                                  

Henry de Montherlant

      –  Il y a vingt ans que l’on répète que cette pièce concerne les Jésuites. Je n’ai jamais été un jour élève des Jésuites. On appelle les Jésuites « Mon Père », et c’est toujours « Monsieur l’Abbé » qui est dit dans la pièce. Aucun Jésuite ne porte de rabat, comme j’en fais porter un à un des personnages.

    Le 16 du même mois, je lui répondis :

    Monsieur,

   Votre lettre au sujet de mon article sur La Ville m’a fait un très grand plaisir et je vous en remercie du fond du cœur. J’ai pris bonne note de ce que vous me faites remarquer sur les Jésuites. J’aurais dû, en effet, songer à cette distinction entre « Mon Père » et « Monsieur l’Abbé ».

   Quant aux réactions des téléspectateurs, je suis un peu moins pessimiste que vous, car je crois de la nature même de la télévision de véhiculer mieux que tout autre spectacle ce que j’appelle la « confidence » ou la communication intime (en cela plus proche du livre que du cinéma par exemple). Et, contrairement à l’idée fixe des hommes de télévision (ou d’un certain nombre d’entre eux), je crois aussi que le public aime à découvrir des univers (personnages, situations, époques) étrangers à leurs préoccupations médiocrement quotidiennes.

   Si je prends la liberté de vous écrire, et sur un papier à lettre qui n’est pas celui des « Nouvelles littéraires », c’est que je m’occupe aussi d’un journal dont je vous adresse ci-joints les trois premiers numéros. Je l’ai fondé récemment avec quelques jeunes gens de mes amis pour tenter de lutter contre les absurdités et les sottises de l’époque, et remettre un peu de discernement dans les choix. (Gabriel Matzneff prépare pour notre prochain numéro un article sur Un assassin est mon maître.)

   Je serais très heureux – admirant depuis longtemps votre œuvre et tout particulièrement votre œuvre théâtrale que je tiens pour la plus grande et la plus solide de ce temps – je serais très heureux de pouvoir vous rencontrer et de parler un peu avec vous. Ce serait pour notre entreprise un précieux encouragement au cas où elle vous paraîtrait le mériter.

   Espérant de votre bienveillance une réponse favorable, je vous prie, Monsieur, etc.

    Datée du 7 juin suivant et postée à l’adresse de Matulu, me parvint alors une lettre, préliminaire du « spécial Montherlant » que je projetais de publier avec un grand entretien qui devait se révéler testamentaire (« le Solstice d’Hiver »)   :

    Monsieur,   

   J’ai toujours voulu répondre à votre lettre du 16 mai, mais je traverse en ce moment une phase si mauvaise de mes yeux (l’un dont la vision a disparu tout à fait à la suite d’un accident, et l’autre dont la vision est mauvaise), que tout ce que j’ai à faire est fait avec un retard si considérable, bien que je sois excellemment aidé, que je ne peux faire strictement que l’indispensable.

   Je me vois donc obligé de renvoyer notre entretien à un peu plus tard, lorsque je serai ou déchargé un peu de mes affaires ou amélioré dans mes conditions de santé.

   J’ai parcouru un numéro de votre publication. Chacun des articles est intéressant mais, à l’heure où les autres publications littéraires disparaissent, je me demande quels vont en être les lecteurs. Vous connaissez, mieux que moi sans doute, les conditions du travail sérieux dans la France d’aujourd’hui. Elles sont vouées à leur ruine à une plus ou moins longue échéance.

   Veuillez croire, cher Monsieur, etc.

    Cette lettre ne me parut pas de très bon augure pour notre projet d’entretien. Je passai à d’autres sujets pour nos numéros à venir, notamment un « Spécial Valéry » qui me tenait fort à cœur, pour célébrer le centenaire de la naissance du poète, et auquel allaient collaborer Edgar Faure, Me Isorni, Alain Rey, Henri Sauguet, etc. Sur ces entrefaites, notre collaborateur Jean-Pierre Dorian – l’ex-« Gant de velours » d’Aux Écoutes – vint me proposer de publier une conférence qu’il venait de prononcer aux Annales, assisté de Pierre Fresnay pour la lecture des citations. (Je précise à l’intention de mes jeunes lecteurs que l’Université des Annales, reprise en 1972 par Le Figaro sous les espèces des « Grandes Conférences du Figaro », était une émanation des Annales politiques et littéraires. Cette revue hebdomadaire, fondée par Jules Brisson, l’ancêtre de la dynastie figaresque, tirait jusqu’à deux cent mille exemplaires au début du XXe siècle, quand il existait encore partout en France un appétit naturel de culture.) La conférence que me proposait Dorian portait sur un aspect de l’œuvre de Montherlant que n’imaginent guère les gens qui la connaissent peu ou mal : l’humour. Elle mettait en exergue un jugement de Winston Churchill : « Depuis cinquante ans, la France n’a pas eu un humoriste de l’envergure de Montherlant. » Dorian ne localisait pas la source de cette phrase, que j’espère toujours qu’il n’a pas inventée.

   Quatre mois plus tard, dans mon bureau de la rue Papillon, alors que je bouclais le sommaire de novembre de Matulu où figurait justement cette conférence, la sonnerie du téléphone grelotta dans la pièce où officiait ma secrétaire de rédaction ; laquelle se déplaça tout exprès pour venir chuchoter, les yeux écarquillés : « Monsieur de Montherlant veut vous parler. » Avant même de me saisir du combiné, je sus que c’était gagné : mon interlocuteur avait surmonté ses difficultés et nous réaliserions l’entretien. Celui-ci (le dernier, me semble-t-il, qu’il accorda pour publication) se déroula en janvier 72 et le dossier fut publié dans le Matulu de mars.

   En avant-première, Montherlant me confia deux textes inédits pour notre numéro de Noël : deux « Histoires naturelles » rédigées, eût-on dit, par un émule fantasque de Buffon en « pays barbaresque ». Elles décrivaient – portraits présentés comme seuls authentiques – deux animaux chimériques : « Le Lion », cornu et muni d’ailes, qui souffle sur l’embryon indéfinissable issu de l’œuf de la lionne pour donner forme au lionceau (allégorie du rôle dévolu au mâle, qui ferait hurler les idéologues de la Pensée tombée en Quenouille si par mégarde ils lisaient les bons auteurs), et « La Chèvre et son fils le Cabri », non moins inattendus par leur morphologie et leur comportement. Tout comme, sous maints aspects, Brocéliande, Moustique ou encore Coups de soleil, ces « Histoires naturelles » appartiennent à la veine saugrenue – et combien méconnue – d’un écrivain sans limites qui cabriole comme un cheval fou dans l’herbage, entre les deux abîmes de l’esprit et du néant.

   Je crois qu’il fut satisfait, ensuite, de notre dossier de mars 1972, mystérieusement daté sur la couverture « mars 1971 » ; coquille passée inaperçue et qui semble avoir été placée par un lutin facétieux pour signaler l’anniversaire du premier numéro. Pour illustrer ladite couverture, selon une technique au fusain qui lui était particulière, le peintre Jean Schneider, collaborateur régulier de notre magazine, avait exécuté un profil de Montherlant, – que d’aucuns tiennent pour plus réussi que les portraits de Mac Avoy. Dans le même numéro, Yves Martin, l’un des grands poètes maudits de ces années-là, qui avait fait comme Jean-Pierre Martinet ses débuts de critique dans nos colonnes, scrutait Encore un instant de bonheur avec la perspicacité du cœur. Il tentait d’en définir la poésie : « Elle est disponible aux appels les plus fuyants et les plus éternels. Elle n’écarte ni les dieux ni les hommes. Un long face à face avec la beauté. » Et Gabriel Matzneff y rappelait opportunément un mot de Valéry à Keyserling. Ce dernier avait demandé au poète qui était selon lui le plus grand écrivain apparu en France dans l’après-guerre de 14-18. Réponse de Valéry : « Montherlant, mais il ne faut pas le dire. » Il ne fallait toujours pas le dire en 1972. Et en 2012, moins que jamais. Après des décennies d’obscurantisme bien-pensant, la postérité, si elle existe encore, va avoir du grain à moudre…

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