Pascal, l’expérience du vide

Reproduit avec l’autorisation de l’auteur : version complète (avant les coupures nécessitées par la mise en pages) de l’article publié dans le numéro de novembre 2012 du Spectacle du Monde sous le titre « Pascal, l’horreur du vide ». 

Michel Mourlet 

Pascal, l’horreur du vide 

   Dans une des ultimes notes de Mes Cahiers, Barrès confie : « Si Pascal n’avait pas vécu, j’aurais eu moins de plaisir à vivre. » À trente-sept ans, Gide avoue : « Je croyais connaître Pascal ; chaque jour j’y découvre du nouveau. » Depuis Voltaire et ses Lettres philosophiques, il n’est guère d’écrivain français qui, peu ou prou, ne se soit mesuré à l’auteur des Pensées, soit pour l’admirer sans réserve, soit le morigéner comme un sujet surdoué qui parfois se dissipe. 

       Le très méditerranéen Valéry occupe singulièrement « Variations sur une pensée » à célébrer en tant que poème complet et à récuser en tant qu’expérience sensible la phrase impensable de cet « étrange chrétien » : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Il lui oppose Pythagore et la musique des sphères. Deux visions ici s’affrontent. Pour Pascal, le désert minéral, vide de transcendance, où l’homme solitaire se sent pris au piège du temps et de l’espace ; pour l’auteur de « l’Homme et la Coquille », tout un cosmos de part en part animé de sensations et de présences, gonflé des sucs d’une immanence païenne.

   Blaise Pascal fascine, irrite, séduit à la manière d’un autre défricheur de territoires inconnus, à cheval sur les sciences et les arts ; il est à l’âge classique ce qu’à la Renaissance est Léonard. Et s’il n’a pas inventé la brouette, comme on l’a répété, mais  amélioré la suspension d’une sorte de chaise à porteur, il a fabriqué la première machine à calculer, d’où sont sorties les autres y compris nos ordinateurs, et créé à Paris en 1662 les premières lignes d’omnibus, le « carrosse à cinq sols », ancêtre de nos transports en commun intra muros.

   Il a surtout été un mathématicien et un physicien de génie. À l’origine du calcul des probabilités, il a aussi précédé Leibniz et Newton par ses travaux sur le calcul infinitésimal et indiqué des directions nouvelles à la géométrie, formalisé le raisonnement par récurrence,  démontré l’existence du vide dans la nature (qui n’en a pas toujours horreur, comme on le croyait !) et la pression atmosphérique, dont l’unité internationale porte aujourd’hui son nom. Sur le plan de la philosophie, son goût pour les mathématiques devait l’amener aux principes généraux de la démonstration, à l’axiomatique où l’a conduit aussi sa lecture passionnée et critique du pyrrhonisme de Montaigne, selon l’exposé qu’il en fait dans l’Entretien avec M. de Sacy. Au relativisme et à l’expectative de la raison,  il oppose les vérités intuitives (à quoi on peut rattacher sa célèbre formule : « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point »).

   Devant une telle énumération de services rendus à la science, on éprouve un peu le regret que Péladan, dans la Dernière Leçon de Léonard de Vinci, formule à l’endroit du peintre : quel dommage que celui-ci n’ait pas consacré à davantage de Cènes et de Jocondes le temps passé sur la mécanique des roues dentées ; à l’inverse, quelles avancées perdues pour la géométrie dans la « renonciation totale et douce » du Pascal des dernières années, qui, pariant sur son salut éternel, finit par juger l’appétit de connaître aussi vain que la peinture et les autres « divertissements »…

   Sur sa vie, si brève et si remplie, on possède un document irremplaçable : la Vie de M. Pascal, par sa sœur Gilberte. Certes, il y a de l’hagiographie dans ce récit qui rivalise avec les légendes sulpiciennes proposées à l’édification des foules. En particulier, les accès d’angoisse qui assombrissent les Pensées n’ysont pas envisagés. Mais, si tout y est placé dans un éclairage de piété laissant peu d’espace aux faiblesses humaines, la quantité de faits rapportés de première main a épargné aux historiens bien du travail.

   Blaise naît à Clermont-Ferrand en 1623. Il mourra trente-neuf ans plus tard dans d’abominables souffrances. Son père, Ėtienne, président d’une cour de justice à Clermont, est un mathématicien d’un certain renom. Sa mère meurt quand il a trois ans. Dès cet âge, Blaise manifeste des dispositions d’intelligence et de curiosité hors du commun, à telle enseigne qu’Ėtienne Pascal, raconte Gilberte, ne pouvant se « résoudre de commettre son éducation à un autre », décide de l’instruire lui-même. Sur ces entrefaites, le magistrat prend sa retraite et dès lors se consacre à sa tâche de précepteur.

   Quand il ne se satisfaisait pas d’une explication, le garçonnet en cherchait une meilleure et généralement la trouvait. À onze ans, intrigué par la résonance d’un plat de faïence sous le choc d’un couteau, il se livre à une série d’expériences d’où il tire un traité des sons. À douze, privé de livres de mathématiques par son père qui craint de le voir négliger le latin, il redécouvre seul, en gribouillant des figures avec du charbon, les trente-deux premières propositions d’Euclide.

   Dès la fin de l‘adolescence, « cet effrayant génie », comme le nomme Chateaubriand, est affecté de maux divers, d’ordre digestif, nerveux, de douleurs qui vont s’aggravant et que la médecine de son temps, ignorant leur vraie cause, est impuissante à soigner. Ce mal-être perpétuel, ce sentiment de souffrir pour rien, sans raison, situation insupportable à quelque un dont l’esprit ne cesse de remonter avec succès des effets aux causes et des conséquences aux principes, semble avoir, sinon provoqué, du moins intensifié une inquiétude « existentielle », comme on dirait de nos jours. Une inquiétude qui ne cesse de transsuder des Pensées, quand bien même nous pouvons supposer que certaines d’entre elles eussent été mises au compte d’un interlocuteur agnostique, puisque le manuscrit qui nous en est parvenu rassemble sans doute, parmi beaucoup d’autres, les matériaux épars d’une apologétique ou auraient dialogué la Foi et l’Incrédulité. Mais il va sans dire que les cris d’effroi entre les « deux infinis », tels que l’aveu scruté par Valéry, et les raisonnements contre le grand vide, avec leurs balancements terribles : « Incompréhensible que Dieu soit, et incompréhensible qu’il ne soit pas ; que l’âme soit avec le corps, que nous n’ayons point d’âme ; que le monde soit créé, qu’il ne le soit pas », n’auraient pas revêtu une telle force s’ils n’avaient d’abord hanté à part entière l’esprit tourmenté d’un homme moins porté, sans doute, à considérer le bienfait des choses que leur néant. Où ranger ce fragment, qui annonce le haut-le-cœur métaphysique d’un Sartre : « mourir pour rien, haine de notre être » ?

   Représentons-nous cet homme jeune, incommensurablement supérieur et le sachant, doté d’un système cérébral et nerveux qui le fait hyperconscient, hypersensible, aussi excessif dans ses élans que dans ses indifférences, et continuellement atteint dans son intégrité physique, et qui se pressent au bord de la mort. Sa lucidité impitoyable, sa logique appuyée sur un goût – rare à son époque – de l’expérience, l’amènent à se percevoir moucheron emprisonné dans une toile, fétu emporté avec tout ce qu’il aime par un torrent sans nom, sans visage, sans signification. « C’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède. » Nourri d’Épictète et de Montaigne, il a perdu les dieux cachés dans la forêt, au fond les eaux, emmêlés à la chevelure des astres ; il ne croit pas au Dieu des philosophes et n’a pas encore trouvé celui d’Abraham. Il doute, hésite, se jette à corps perdu tantôt dans les sciences, tantôt dans les mondanités, se frotte à la religion, à la théologie, au droit, se penche sur l’art de persuader, embrasse à peu près toutes les connaissances humaines, à chaque fois en discerne les fondements par sa seule puissance intellectuelle et finit par se heurter au même mur de non-sens et d‘inutilité.

   Petit à petit, cependant, dans le délabrement de son corps et la fièvre de son esprit, la religion gagne du terrain. Au cours des années 1653-1654, cette tendance s’accentue à mesure que s’affirme son dégoût des vanités du monde. Il méprise de plus en plus ce qu’il appelle « concupiscence », tout ce qui mène l‘humanité par les sens et par l’intérêt immédiat, et où il entasse désirs, plaisirs, passions, convoitises, sensualité, ambitions, jusqu’aux sentiments qu’il conjurera bientôt ses proches de ne pas éprouver pour lui.

   Il se produit alors, au soir du 23 novembre 1654, un événement que, par le  bouleversement qu’il produit, on peut rapprocher de la conversion de Claudel à Notre-Dame ou de la révélation à Nietzsche de l’Éternel Retour. On en retrouva après sa mort le témoignage manuscrit, cousu dans son pourpoint comme un talisman. Il y relate une vision fulgurante au sens propre (le premier mot en est : « Feu »). Elle le pénètre de l’absolue certitude de la présence du « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », « Dieu de Jésus-Christ » qui « ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile ». Cette certitude qui flamboie s’accompagne d’un sentiment de plénitude rendant définitivement sans objet tout ce qui n’est pas le « Père juste ». Des incantations presque incohérentes, mêlées de citations latines, en épousent le rythme exalté : « Oubli du monde et de tout, hormis Dieu… Joie, joie, joie, pleurs de joie… Jésus-Christ – Jésus-Christ – Jésus-Christ…»

   Sa sœur rapportera la simplicité de sa foi. « Comme celle d’un enfant », dira un prêtre l’ayant assisté en ses derniers instants. De fait, on remarque désormais dans son organisation mentale une dichotomie entre les prodigieux mécanismes de son esprit, sa capacité d’intuition, d’invention en tous domaines, et les dogmes auxquels il subordonne ces facultés, dans une soumission qui n’est pas sans rappeler saint Augustin, à qui de façon explicite ou implicite il se réfère d’ailleurs fréquemment. Les vérités premières du catholicisme se présentent à ses yeux sous la même forme que les axiomes de la géométrie. Il en tire des démonstrations de plus en plus complexes sans jamais remettre en question les principes, tenus pour intangibles et absolus.

   Cette particularité éclate surtout dans le fameux pari, où ce savant en quête de l’essence des choses met au service de son salut – dont la préoccupation chez lui est devenue obsessionnelle –, une pesée de la perte et du gain qui, à l’évidence, supplante une autre balance où seraient confrontées les probabilités respectives de la vérité et de l’erreur. Elle apparaît aussi dans les Provinciales. Maisil y vole au secours des jansénistes avec un sens de l’humour sans égal à son époque, une ironie qui ne sera réemployée avec le même succès que par La Bruyère, le Montesquieu des Lettres persanes  et Voltaire, lequel les admirait sans réserve. On pourrait croire que ces épîtres polémiques, signées par prudence « Louis de Montalte », et dont le point de départ est une subtile différence de conception de la Grâce entre jésuites et jansénistes, ont perdu leur intérêt. Ce serait ne pas voir combien les conduites humaines se ressemblent à travers le temps, quels qu’en soient les motifs. Lorsque Pascal s’en prend au laxisme des jésuites qui régentent l’ordre moral dans la France de son siècle, lorsqu’il stigmatise leurs encouragements aux pires dérives à seule fin d’asseoir davantage leur pouvoir, une transposition s’opère, comme du Tartufe de Molière en nos imposteurs d’aujourd’hui. Les mêmes orchestrateurs d’une Parole unique lubrifient de la même huile douceâtre, alors réputée religieuse, maintenant humanitaire, les rouages de la société ; et ils étouffent de la même main de fer toute velléité de dissidence. L’ouvrage, qui circula, fut interdit : comme ses équivalents sont bâillonnés de nos jours avec davantage d’hypocrisie par une diffusion marginale. Relisons les Provinciales, elles ont beaucoup à nous apprendre sur le « modèle français ».

   Cependant, ni ce livre ni même peut-être ses travaux scientifiques n’auraient valu à Pascal la gloire dont il jouit, s’il n’était aussi l’auteur des Pensées. Celles-ci sont le fourre-tout sublime où il jetait pêle-mêle les réflexions, aphorismes, images (« Les rivières sont des chemins qui marchent ») sans cesse jaillissant de l’extrême volubilité de son cerveau. Elles offrent une particularité, absente des recueils habituels de maximes, des Carnets et autres ouvrages relevant de l’« esthétique du fragment » depuis les Épigrammes de Martial jusqu’au Journal de Jules Renard ; elles rayonnent à partit de multiples angles de vue souvent contradictoires et ne s’accordent que si on les rapporte à un point d’unité  qui tantôt se révèle, tantôt se dissimule : les articles les plus stricts de la foi. Si, délibérément ou non, on ôte ce filtre, chacun peut se fabriquer « son » Pascal, ce dont ne se sont pas privés les exégètes. L’ordre même dans lequel les éditeurs ont successivement organisé ces fragments depuis 1670, indique des préférences. Tout philosophe peut se référer aux Pensées – combien l’ont fait ! – comme modèle de sa propre pensée ou repoussoir. En quoi le destin idéologique de Pascal est si proche de celui de Nietzsche, son contraire symétrique ! Chacun les attire à soi ou les rejette, quitte à perdre de vue l’aiguille de leur boussole. 

   Deux traits saillants de la somme pascalienne nous semblent aujourd’hui de nature à mettre d’accord ses lecteurs. D’abord, l’abrupt de l’expression, qui dépasse la brièveté pour atteindre à la rudesse : la force de la pensée s’appuie sur la brutale simplicité du style, mais une brutalité toujours naturelle, jamais forcée comme chez ces apprentis bricoleurs qui croient « faire fort » en clouant au marteau un mot par phrase. Second trait, l’idée très actuelle qu’il existe un lien unitaire entre les mathématiques et la structure de l’univers (qu’on y voie le Dieu personnalisé de Pascal, ou une totalité inconcevable et étrangère à l’homme puisque disproportionnée à son entendement) : J’ai voulu, écrit-il, « faire ressortir les liaisons si admirables que la nature, éprise d’unité, établit entre les choses les plus éloignées en apparence ». Pascal fonde une philosophie des mathématiques où se développe le concept d’axiome indémontrable quoique évident : sensible au cœur, celui même qu’il utilise dans sa catéchèse ; ce qui prouve que pour lui, la logique n’est pas une faculté spécifique de l’intelligence que nous plaquons sur le monde, comme si les hommes étaient des anges séparés (« L’homme n’est ni ange, ni bête… ») ; elle pénètre notre esprit parce qu’elle participe comme nous de la substance universelle, assurant à celle-ci cohésion et pérennité.

   Ainsi, ce grand chantier resté ouvert, comme éventré par une mort prématurée, ne cesse de fournir des matériaux et des outils. Il semble ne devoir jamais cesser d’en fournir, quelle que soit l’évolution du savoir. Tel un cratère, le trou béant des Pensées continue à bouillonner de lave incandescente. Dans une belle médiation sur le génie du lieu, André Fraigneau nous avait prévenus : « Pascal est le dernier volcan d’Auvergne demeuré en activité. »

 

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