Entretien avec Michel Mourlet (Le Spectacle du Monde)

Michel Mourlet :« Le français n’a de raison d’exister
que si la France existe »

propos recueillis par Gabriel Rivière pour Le Spectacle du Monde

Amputés de quelques passages pour des nécessités de mise en page, les propos de Michel Mourlet publiés ce mois-ci par le prestigieux mensuel du Groupe Valmonde sont restitués ici dans leur intégralité, avec l’autorisation de leur auteur.

Dans quel état d’esprit l’amoureux du français que vous êtes, l’auteur de Français mon beau souci, se trouve-t-il aujourd’hui ? Comment juge-t-il la situation du français, en France et dans le monde ?

‒ La question en effet mérite d’être posée en ces termes, car on peut établir une distinction nette entre les deux situations, conditionnées par deux états d’esprit très différents. Les propos, les prises de position qui nous reviennent de l’étranger, des pays francophones bien sûr, mais aussi non francophones, les efforts accomplis, y compris en investissements financiers modestes ou importants ‒ ne fût-ce qu’un achat de livres pour constituer un fonds de bibliothèque ‒ font état d’un appétit grandissant pour la culture française et au premier chef pour la langue qui en est le véhicule. On constate aussi depuis quelques années, et après deux ou trois décennies de déclin, une certaine augmentation du nombre de locuteurs, notamment, semble-t-il, après le ternissement du « rêve américain » sous le règne de Bush II. Je me fonde ici sur les informations qui me parviennent en qualité d’administrateur de DLF ; Je m’en rapporte également à l’ouvrage pénétrant de Robert J. Berg : Péril en la demeure, où ce professeur des universités américaines prend paradoxalement la tête de la résistance à l’occupation liguistique subie par la France avec la complicité d’une grande partie de ses élites, gouvernement compris.
Ceci m’amène à l’autre volet de la question : la situation du français en France. Comme toujours dans notre pays depuis les dissensions gauloises, en passant par la Chanson de Roland, l’épopée de Jeanne, la Seconde Guerre mondiale et, en fait, toute l’histoire de France, l’ennemi grouille à l’intérieur. Et toujours avec d’excellents motifs : pragmatiques, raisonnables, voire géopolitiques et même porteurs de spéculation sur l’avenir. Saboté par des traîtres – je pèse mes mots – de toute profession ou fonction, qui s’appuient comme d’habitude sur une masse formidable d’irresponsables instrumentalisés, le français en France est dans un état critique – et pas seulement à cause de l’envahissement par l’anglais.

La loi Toubon (1994) aura bientôt vingt ans. On n’a pourtant jamais autant vu, ni autant entendu, de mots anglais…
‒ Il convient d’observer d’abord que la situation est à peine moins préoccupante chez nos voisins. En Belgique, en Allemagne, en Italie, en Espagne, comme chez nous, de nombreuses associations dénoncent la cancérisation du tissu linguistique national. Il s’agit partout de remplacer, tantôt insidieusement, tantôt à ciel ouvert, des langues dont la pratique multiséculaire a fait la richesse, par un sabir international qui n’a d’ailleurs que de lointains rapports avec Shakespeare et Edgar Poe. Mais chaque pays est soumis à une évolution particulière ; nous parlons seulement du nôtre : j’irai jusqu’à dire que l’apparition continuelle de vocables américains pour la plupart superflus n’est pas le seul danger ni peut-être le plus grave. On assiste souvent dans ce domaine à des effets de mode, et les modes passent. Un mot chasse l’autre. On voit cela même en informatique. Ce qui à mon sens est plus pernicieux, parce que moins visible, c’est l’altération de la syntaxe, c’est-à-dire de l’articulation logique de la pensée, l’appauvrissement du vocabulaire, c’est-à-dire de la précision (le basic french de quatre ou cinq cents mots), et la substitution sémantique : un mot français qui revêt la signification de son décalque anglais tel un sosie qui volerait l’identité de son double. Ainsi d’« initier », employé pour « lancer », « promouvoir », « concevoir », « commencer », « introduire », etc., ou de « réhabiliter » pour désigner divers travaux d’architecture et d’urbanisme. Des expressions ont surgi, d’apparence parfaitement autochtone, qui sont des copiés-collés de l’anglais : « être en charge de… » (in charge of) pour « avoir en charge » ou « avoir la charge de… », ou simplement « être chargé, responsable, de… » ; « être en capacité de » pour « être en mesure de » ; « scène de crime » pour « lieu du crime » (dans les séries policières télévisées) ; et qui n’a pas sursauté, la première fois que dans un bulletin météo le vent a soufflé à « cent kilomètres par heure » ? Même l’anodin « Votre attention s’il vous plaît » des gares et des aéroports est du franglais pur jus ! À l’instar de Jourdain et de sa prose, les braves gens qui utilisent ces tournures-là font de l’anglais sans le savoir et leurs petits-enfants auront besoin d’un glossaire pour lire les Trois Mousquetaires…

La célèbre apostrophe de Du Bellay dans sa Défense et illustration de la langue française (« Pourquoi mendions-nous les langues étrangères, comme si nous avions honte d’user de la nôtre ? ») resterait donc plus que jamais d’actualité ?

‒ Comme je l’ai écrit dans Français, mon beau souci, Du Bellay est notre homme ! Il menait un combat analogue au nôtre, contre l’arrogance des cuistres, l’hégémonie du latin, les séductions italianisantes, et c’est l’un des tout premiers à avoir usé d’un néologisme appelé à devenir un des plus beaux mots de notre langue : « patrie ».

Y aurait-il un syndrome français qui, depuis la conquête romaine, nous conduit à adopter la langue du colonisateur, hier comme aujourd’hui, du gallo-romain au « gallo-ricain » ?

‒ Je ne crois pas que ce comportement soit réservé à la mentalité française : il se manifeste chaque fois qu’un peuple est asservi par un autre suffisamment longtemps. L’unique exception, du moins à ma connaissance, est l’hellénisme, qui a résisté à la puissance militaire et économique romaine ; on peut même soutenir que sur son propre sol la Grèce matériellement conquise a culturellement vaincu son envahisseur. Mais il existe une explication à cette exception : les Grecs n’ont jamais douté de la supériorité absolue de leur culture et de leur histoire. C’est ce type de certitude qui de nos jours fait le plus défaut aux Français et cette frilosité, ce dénigrement de soi, ce reniement perpétuel du passé que nous observons autour de nous, conduit tout droit aux catastrophes : celles que nous vivons en ce moment, celles qui se préparent. L’avenir appartient à ceux qui croient en ce qu’ils sont, en ce qu’ils veulent et en ce qu’ils ont accompli.

Serions-nous en situation de guerre linguistique ? Ou le mot est-il trop fort ?

‒ Nous sommes toujours en guerre. L’homme est toujours en guerre d’une manière ou d’une autre. La guerre n’est pas un accident momentané de l’Histoire, mais une loi inhérente à la vie, comme la reproduction des espèces, le besoin de nourriture ou la mort. Souvenons-nous de la sentence hegélienne : « Toute conscience veut la mort de l’autre. » De Valéry : « Il n’y a que deux relations entre les hommes : la logique ou la guerre. » On ne cesse de citer Clausewitz, qui dit que la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens ; en d’autres termes, la politique est une guerre ininterrompue. Et je ne vais pas rappeler les phrases définitives que Zarathoustra a énoncées sur le sujet ! La langue est une arme économique et culturelle. Nous sommes aujourd’hui comme hier en état de guerre linguistique, comme de guerre économique, religieuse, idéologique ou militaire. Et le serons jusqu’à ce que le français, ou bien retrouve une vigueur qui lui permette de résister aux agressions… ou bien se laisse embaumer dans le mausolée des langues mortes.

Il en irait donc des langues comme des espèces : elles aussi sont menacées de disparition…

‒ L’Histoire le prouve. Je ne saurais dénombrer les idiomes disparus, si tant est qu’on puisse les identifier tous, sur tous les continents. Mais je ne serais pas surpris qu’il y en eût autant, voire davantage, que de langues encore vivantes. Notre avantage sur les peuples de l’Antiquité est que nous savons maintenant cela : les langues, comme les civilisations, sont mortelles. Le Gaulois friqué et profiteur de Lutèce, qui échangeait la langue de ses pères contre un plat de lentilles au garum, ignorait qu’il perdait en même temps son identité et celle de ses descendants. Il avait des excuses, tout autant que son colonisateur, encore persuadé au Ve siècle que le latin avait l’éternité devant lui. Mais nous ! Nous qui connaissons leur histoire, comment se peut-il qu’on rencontre parmi nous des gens aussi aveugles que notre bobo gaulois ou le Romain du Ve siècle ! À cet égard, les cousins de la Belle Province se montrent beaucoup plus éveillés que nos ministres.

Les Québécois se souviennent de la leçon de François Ier, à savoir qu’il y a relation entre souveraineté politique et défense de la langue…

‒ Il existe un lien étroit entre le gouvernement de la Cité et le principal moyen de communication entre citoyens. Pour gouverner, il faut d’abord se faire comprendre. Ce besoin n’est pas propre à la France, il est partagé par l’ensemble des nations depuis les débuts de l’Histoire et c’est une des nombreuses raisons de la fragilité des empires. La singularité de la France par rapport à des peuples plus homogènes, c’est que dès l’origine sa cohésion n’est pas allée de soi. Des populations certes de souche européenne, mais déjà très différenciées, se disputaient un sol et des paysages eux-mêmes fort divers, le principal facteur d’ unification, en fin de compte, consistant en des frontières naturelles fortes : fleuve, chaînes de montagnes, rivage marin. C’est du reste cette géographie unificatrice qui distingue la France des empires toujours près de se remorceler en nations. On voit bien (et Michel Marmin l’a lumineusement montré en une page que j’ai citée in extenso dans Discours de la langue) que la France ne subsiste que par une volonté politique puissante, à la façon de la « création continue » selon certaines théologies. Donc, si la France dépourvue de volonté politique, abdiquant sa souveraineté, est appelée à s’éparpiller ou à se diluer (espoir millénaire de ses bons amis), le français qui est son vecteur de communication et n’a de raison d’exister que si la France existe, disparaîtra en tant que grande langue vivante, pour devenir objet d’érudition. On étudiera Hugo comme aujourd’hui Virgile, en assommant à coups de dictionnaires quelques potaches arrachés à leurs jeux vidéo.

Ça peut aller très vite, tant l’omniprésence de l’anglais ne semble plus faire problème. Comment expliquer cette passivité des hommes politiques ?

‒ Je n’analyse pas tout à fait la situation de cette façon. J’observe une évolution du discours dans certains secteurs de la sphère décisionnaire : politique, industrie. Cette évolution n’est guère suivie d’effet, mais elle prouve au moins une prise de conscience : quand tel chef d’entreprise ou la patronne du Medef commencent à remarquer la possible contre-productivité de l’omniprésence en cause, quand le candidat Sarkozy prononce le fameux discours de Caen, quand à l’inverse tel ministre se prononce en faveur de l’anglicisation des petits Français, voilà qui ne s’était pratiquement jamais produit auparavant. Tout personnage d’importance se croit tenu à présent de prendre position, à un moment ou un autre, sur la question de la langue. C’est considérable, et en outre cela oblige les loups à sortir du bois. Nous identifions plus aisément la cinquième colonne des bradeurs et des idiots utiles.
Quant à la passivité linguistique que vous évoquez, elle n’est qu’un des aspects de la mentalité politico-médiatique actuelle, qui se présente comme une caricature très grossière de ce qu’elle a toujours été chez nos vertueux démocrates : préférence accordée aux groupes d’influence plutôt qu’à l’intérêt général, ignorance de plus en plus abyssale des souhaits et besoins profonds de la population au profit d’une démagogie sentimentale censée exonérer les responsables, trahison des promesses dès la clôture des scrutins… Faute de lucidité logique, de prise en compte du passé et d’imagination, ajoutons-y une absence à peu près complète de vision au-delà des huit jours à venir. Est-ce que j’oublie quelque chose ?

Que répondez-vous à ceux qui croient qu’on peut promouvoir une pensée française en anglais ? On songe à un ancien ministre ou à des présidents d’université…

‒ Je laisserai un écrivain et homme politique dont le général De Gaulle admirait l’« intelligence aiguë », Chateaubriand en personne, répondre à ma place, en rappelant qu’il parlait l’anglais couramment et fut dans son impécunieuse jeunesse précepteur à Londres avant d’y être ambassadeur. Voici ce que lui inspire la question des langues étrangères, dans son Essai sur la littérature anglaise : « Les vocabulaires variés qui encombrent la mémoire rendent les perceptions confuses : quand l’idée vous apparaît, vous ne savez de quel voile l’envelopper, de quel idiome vous servir pour la mieux rendre. Si vous n’aviez connu que votre langue et les glossaires grecs et latins de sa source, cette idée se serait présentée revêtue de sa forme naturelle : votre cerveau ne l’ayant pas pensée à la fois dans différentes langues, elle n’eût point été l’avorton multiple, le produit indigeste de conceptions synchrones ; elle aurait eu ce caractère d’unité, de simplicité, ce type de paternité et de race, sans lesquels les œuvres de l’intelligence restent des masses nébuleuses ressemblant à tout et à rien.»

En quoi la langue est-elle un élément déterminant d’une identité nationale ?

‒ Il serait malaisé de définir en quelques mots le concept d’identité. Je le poserai ici en axiome. Son attribut le plus évident est de concerner une personnalité particulière et distincte : Je ne suis pas vous. La France, si elle conserve son identité, ne sera jamais l’Allemagne ; elle ne se reconnaît pas davantage dans la chimère des Frankenstein bruxellois. Déjà ce premier point explique pourquoi la « pensée unique » s’en prend sans cesse à ce qu’elle nomme avec mépris le « repli identitaire » : une identité revendiquée, c’est d’abord un désir de rester soi-même, un refus de se couler dans un moule massificateur, ce moule de la normalisation consommatrice qui tente de transformer l’humanité entière, et d’abord les habitants de notre continent, en moutons jouisseurs, nombrilistes, obéissants, assistés, broutant sur toute la planète le même hamburger en écoutant la même musique. Ce rêve des clubs de dirigeants mondialistes, manipulateurs des grands médias, ils l’ont déjà presque réalisé en certains endroits. Pour y parvenir, il faut dépouiller les individus de leurs racines, de leurs valeurs, de leurs traditions, de leurs repères, les priver de tout ce qui formait jadis leur armature mentale et morale : une fois nus, décervelés, réduits à leur identité individuelle minimale, ils sont prêts pour le mélange et le formatage « citoyen ».
La langue maternelle est le ciment qui solidifie les deux identités, personnelle et nationale, et les soude étroitement. C’est pourquoi elle est une cible privilégiée. Plus de langue française et l’ensemble se désagrège : nos morceaux iront tremper dans la soupe apatride, aussi écoeurante que le brouet de l’Internationale. En fait, l’identité originelle d’un individu est peu de chose : quelques mensurations physiques et facultés mentales, une conscience apte à refléter. Ces données ne trouvent leur emploi et leur épanouissement qu’au contact du monde : environnement familial, imprégné d’identités plus vastes dont le cercle le plus décisif, forgé par une longue histoire, est l’identité nationale. Elle conditionne et irrigue les autres : non seulement par les modes d’organisation de la vie collective et privée, mais surtout par la langue qui les véhicule.
Cette langue maternelle est ce qui dès la prime enfance nous apporte notre connaissance intime du monde. Et, si nous avons eu la chance de naître au sein d’une nation de grande tradition langagière, elle nous fait don de ses trésors. Qu’est-ce qu’une entité forgée sur l’enclume des siècles, qui permet à un groupe humain de connaître, de sentir, d’appréhender le monde et de le maîtriser pour agir, de communiquer avec le passé, le présent et l’avenir, d’éprouver et de transmettre les joies, les peines, le sel de la vie, une entité qui porte une force créatrice, produit des œuvres comme un arbre des fruits, forme l’esprit autant qu’il la forme, l’oblige à exiger davantage de la pensée, à cerner plus rigoureusement les sensations et les idées, achève de créer l’homme après sa naissance physique… Tout cela qui est notre langue, qu’est-ce, sinon une âme ?
Mars 2013

Publicités

A propos franceunivers

Depuis 1971, promotion de la culture française
Cet article, publié dans Langue Linguistique, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s