A propos de « Bosco verticale »

Avec l’accord de l’auteur, nous reproduisons ci-dessous un chapitre d’un ouvrage de Michel Mourlet, Instants critiques (« le Temps du refus IV », Éd. Alexipharmaque), chapitre intitulé « Psychologie de l’escargot ». En effet, le dernier paragraphe de ce texte daté de 1980 annonce curieusement, en plus abouti, l’immeuble de Milan baptisé « Bosco verticale » dont on parle beaucoup ces jours-ci. Il nous a paru intéressant de porter ce document à la connaissance des lecteurs.

 

Psychologie de l’escargot

 

Ce texte appartenait à l’une des premières versions d’une Chronique de Patrice Dumby encore inédite : Oualomong ou la Retombée en enfance, dont certaines parties relèvent d’un genre que l’on pourrait appeler la société-fiction.

 

Une prospective de l’architecture et de l’urbanisme devrait s’appuyer sur trois paramètres :

1)      une aire précisée : Clichy-la-Garenne, Saint-Merd-la-Breuil (Creuse) ou, à tout le moins, Oualomong ;

2)      une prévision démographique dans cette aire ;

3)      une exploration de nouveaux matériaux ou techniques encore inutilisés – ou à inventer.  

L’expérience des premières tentatives de prévision démographique démontre l’impossibilité de maîtriser le second paramètre. Qui aurait pensé en 1950 que la démocratie oualomongaise cesserait sa progression galopante vingt plus tard et même amorcerait une régression ? Des facteurs psychologiques, voire techniques (utilisation généralisée de la ceinture de chasteté, renforcement de la garde des gynécées, rejet systématique des immigrants par navettes entières dans l’espace) ont surgi, qu’on ne pouvait prévoir. D’autres surgiront peut-être, encore plus inattendus.

Inutile d’insister sur le manque de sérieux de toute hypothèse concernant le troisième paramètre. L’imagination, certes, brodera à loisir, mais sans prise dans le réel.

La prospective architecture-urbanisme pour un quart de siècle ne saurait donc dessiner qu’une projection extrapolée de la situation actuelle, prenant en compte les erreurs passées, les difficultés présentes, les désirs ou les espérances des Oualomongais d’aujourd’hui.

 

A. Urbanisme

Deux domaines distincts : l’aménagement des villes existantes ; la création de villes nouvelles.

 

                           I. Aménagement des villes existantes

 

Caractéristique la plus évidente de ces villes : elles sont vivables et vivantes. Leur longue histoire les a dotées d’une mémoire à la fois invisible et visible, de stratifications harmonieuses de styles, de circulations, d’irrigations, de traditions souples, rodées par le temps. Tout cela constitue une « âme » : une permanence sensible à travers l’Histoire, les changement et la mort. Cette âme assure au passage éphémère des hommes une stabilité, une chaleur irremplaçables. Elle est le lien le plus précieux de la ville. Il y a donc lieu de proscrire tout ce qui peut la flétrir, l’entamer ou la détruire : urbanisme ravageur modifiant les circulations traditionnelles ; styles architecturaux sans lendemain, nés d’imaginations individuelles coupées de l’environnement, déracinées, égotistes, délirantes ; matériaux et techniques en rupture avec la longue et patiente trame tissée à travers les siècles.

 

II. Création de villes nouvelles

 

Les villes anciennes étant éminemment vivables et vivantes, et les villes nouvelles, invivables et mortes, analysons les causes de la réussite des unes et de l’échec des autres. Hormis le fait, bien entendu, que le temps a joué en faveur des premières, pour la sédimentation de leur âme. Mais il est clair que nulle âme n’imprégnera jamais une cité grise, tenue en suspicion dès l’origine par la population, ou dont cette dernière s’écarte, phénomène inconnu dans le passé.

Dans le passé précisément, il n’y a pas non plus d’exemple d’une ville sortie dans sa forme définitive d’un acte intellectuel global. Les villes se sont agglomérées lentement, comme l’escargot sécrète sa coquille, autour de quelques points géographiques favorables à la vie, à l’économie, à la défense, dans un site agréables aux yeux des fondateurs. Ainsi, Saint-Merd-la-Breuil est née de l’heureuse conjoncture d’une rivière, d’une colline, d’une piste de mammouths et d’une forêt de trotpuchs grouillante d’hélipotames dont la chair, accommodée au vin de Menetou-Salon, formait l’aliment principal de nos ancêtres.

C’est en fonction de ces données simples et fondamentales que les villes peu à peu, se sont étendues d’un mouvement ni anarchique ni planifié, mais combinant des réponses tantôt conscientes, tantôt inconscientes aux besoins individuels et collectifs, matériels et spirituels, à mesure qu’ils se présentaient. Démarche par excellence de toute activité vitale. Nos villes anciennes sont vivantes parce qu’elles se sont constituées comme des êtres vivants, végétaux ou animaux, de la semence jusqu’au corps adulte, sans accélération artificielle, sans planification humaine préalable, par une sorte de maturation naturelle.

L’échec des villes nouvelles, comme la tristement célèbre Gérondopolis, procède à l’évidence de l’inversion de cette démarche. On fabrique de toute pièce une coquille terminée dans laquelle on introduit de force l’escargot. Celui-ci, bien sûr, ne s’y sent pas à l’aise et n’a qu’une idée : en sortir pour aller sécréter ailleurs sa propre maison. S’il n’en a pas les moyens, il s’étiole. Il meurt. Les villes-dortoirs, les grands ensembles, les cités prétendument futuristes sont des cimetières. Leurs « concepteurs » auront beau y déployer des trésors d’intelligence et d’imagination fonctionnelles, le résultat sera toujours négatif. Car ils prennent le problème à l’envers et cela est sans précédent dans l’histoire de l’habitat oualomongais.

L’urbanisme sera contraint de bouleverser ses prévisions, de refouler ses fantasmes, de se plier aux lois de nature. À peine de voir ses réalisations vidées d’habitants se couvrir d’orties et de trotpuchs. Bouleversement qui implique une remise en cause de tout le système actuel : administration/promoteurs sauvages à plumes/fabricants de bretelles d’autoroute, pour dégager des procédures locales plus favorables à la spontanéité individuelle et collective.

 

B. Architecture

Deux domaines là aussi : les édifices publics et d’intérêt général, parmi lesquels nous rangeront les constructions à usage commercial et industriel, manufactures, magasins, bureaux. Et l’habitat privé.

Compte tenu de ce qui a été souligné plus haut au sujet de l’aménagement des villes existantes, l’innovation de rupture doit essentiellement s’appliquer aux nouveaux quartiers et aux ville nouvelles. Il ne faudra plus défigurer un quartier chargé d’histoire, lui arracher son âme palpitante en l’oblitérant de quelque monstre intempestif, tel le Centre des Arts de la Place des Victimes ou, en Gaule vineuse,  le Tétraèdre du Vergobret Goupil. Nos enfants jugeront ces erreurs comme nous jugeons les fenêtres bouchées ou percées par certains de nos ancêtres sur d’admirables façades de palais transformés en entrepôts.

L’architecture d’innovation n’a de sens qu’en fonction de nouveaux besoins dans un nouveau décor. Ainsi sont respectées les conditions primordiales d’harmonie et d’équilibre hors desquelles il n’y a pas d’architecture, mais des hybrides boiteux où l’homme respire mal.

De ces conditions réunies naît un style qui est l’expression, à une époque donnée, des aspirations citadines, et qui viendra se relier à la chaîne des styles antérieurs.

 

                           I. Édifices publics et d’intérêt général

 

Ils apportent la note dominante de la symphonie architecturale que doit jouer la ville. Nous les voulons immenses, jaillissant vers le ciel. Qu’on s’y promène, qu’on y médite comme en des cathédrales. Plus de bureaux-prisons, plus d’ateliers-casernes, plus de « zones d’activité » en tôle ondulée, mais des temples du travail, des forums du commerce, des palais de l’industrie. Que la poitrine se dilate en y pénétrant. Qu’ils ne s’endorment pas le soir, ténébreux tombeaux, mais participent à la vie nocturne. Que les hommes qui y travailles et ceux qui n’y travaillent pas s’y retrouvent avec bonheur. Qu’on puisse s’y restaurer, s’y distraire, y voir des spectacles, y entendre de la musique, y goûter les œuvres de la fragrance et de la gustatonomie. Souvent polychromes comme au temps des premiers Dagobert, des premiers Clodomir, et ornés de sculptures, de fresques, de peintures qui invitent à la contemplation, à la joie, au plaisir d’être, et d’être ensemble.

Si elle désire survivre, la civilisation oualomongaise fera éclater les cloisons entre le travail et le loisir. Ainsi sera reconquis par l’homme des villes l’équilibre de l’artisan ou du paysan de jadis.

 

      II. Habitat privé

 

Répétons-le inlassablement : le plus profond et permanent désir de l’escargot est d’habiter sa propre coquille. Et qu’elle soit confortable, et qu’elle ne se dessèche pas, échouée comme une épave, hors de la nature. Qu’elle offre un repos aéré et un refuge au milieu des feuilles et de l’herbe. Les sinistres transhumances hebdomadaires de Pognon City, les longs troupeaux piétinant les  pistes de bitume qui étoilent les cités moroses ne traduisent rien d’autre que le dégoût du bernard-l’ermite pour sa coquille d’emprunt.

Dans la mesure du possible, la coquille familiale sera donc l’idéal. Mais la concentration des villes exige une occupation verticale de l’espace, bénéfique à la nature elle-même, ainsi protégée d’une extension du tissu urbain. La formule individuelle y demeurera, hélas ! l’exception.

Nous voici confrontés, donc, à deux exigences contradictoires : 1) des maisons individuelles dans un décor de nature ; 2) l’occupation verticale de l’espace.

On voit tout de suite qu’il ne peut être question de « boîtes à loyer » comme l’écrivait le cousin d’Hégésippe Gérondif, l’Helvète congelé qui, pourtant, n’a pas cessé d’en empiler. Les amateurs de curiosités mathématiques remarqueront d’ailleurs que les études chiffrées qui ont présidé à l’élaboration de ses clapiers sont en partie fondées sur la « suite de Fibonacci » que le mathématicien italien  a mise au point au XIIIe siècle pour calculer avec précision, à partir d’un couple,  la croissance d’une population de lapins

Concevoir des « immeubles » faits de résidences superposées et juxtaposées, entourées de jardins suspendus, voilà notre proposition. Le village vertical que nous appelons de nos vœux n’est pas la « Cité radieuse » de l’Helvète congelé. Il en est l’antithèse vivante. Il oppose à la citadelle géométrique et bétonnée une imbrication ajourée (hachurée de verdure, traversée de ruissellements d’eau, criblée de trous de ciel) d’appartements-chaumières et de rues sinueuses, d’escaliers étroits, de circulations imprévues et charmantes, comme les antiques villages bâtis à flanc de mont.

  (1980)

 

 

 

 

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