Vigny antique et moderne

par Michel Mourlet

Une fois gravi l’étroit colimaçon de pierre qui mène au haut de la tour, on éprouve un choc : cette pièce minuscule, entièrement lattée de chêne comme une cabine de bateau, c’est le bureau de Vigny. Là où, nouvel Achille sous sa tente, il s’est retiré après sa rupture avec la comédienne Marie Dorval. Là où, d’abord stoïque sous la douleur, il a écrit la Mort du loup, avant de sentir en lui monter et gronder la colère de Samson contre Dalila. Là où, contemplant de la petite fenêtre de sa cellule l’immensité de la campagne nocturne, il chercha remède à sa tristesse dans le scintillement des étoiles, et finit par se convaincre que « le ciel reste noir et Dieu ne répond pas. »
Nous sommes en son domaine du Maine-Giraud, non loin du Barbezieux de Chardonne, au cœur de cette Champagne charentaise où de verts bataillons de ceps, parfaitement alignés sous un ciel calme et lumineux, communiquent aux écrivains le goût de l’ordre ; et où le bouquet puissant du cognac appelle à concentrer le sens dans le cristal des mots.
Bien qu’il y ait séjourné moins souvent qu’à Paris, le manoir familial a tenu une place de choix dans le paysage intérieur de Vigny. Sa vision aristocratique des gens et des choses, sa prédilection pour les âmes fortes, son goût du retirement se sont frottés à ces vieilles pierres et s’y sont aiguisés. Sa méfiance aussi, qui va de pair, des succès littéraires faciles : « Un homme qui se respecte n’a qu’une chose à faire : publier, ne voir personne et oublier son livre. Un livre est une bouteille jetée à la mer, sur laquelle il faut coller cette étiquette : Attrape qui peut. » Peu nombreux ceux qui « attrapent » l’œuvre de Vigny. Mais quels ! Baudelaire vient le visiter avec vénération ; Barbey d’Aurevilly parle de « la transparence d’une langue qui a la chasteté de l’opale » ; les militants de l’art pour l’art, les Gautier, les Leconte de l’Isle, en font, comme on dirait aujourd’hui, une icône. En romantique invétéré, l’apôtre et martyr du réalisme, l’auteur de Madame Bovary en personne, écrira même à Louise Colet : « On a beau se moquer de tous ces gens-là, ils domineront pour longtemps encore tout ce qui les suivra. » On n’est pas près non plus d’oublier, dans sa fameuse lettre à Jacques Rivière, le jugement de Proust, pour qui Vigny et Baudelaire sont les deux plus grands poètes du XIXe siècle : « Vigny reste mystérieux, la source de ce calme et de son ineffable beauté nous échappe. »
Né à Loches en 1797, le jeune Alfred ne restera tourangeau que deux ans. Ses parents s’installent à Paris. Il étudie le dessin, la peinture, les mathématiques, traduit l’Iliade en anglais, écoute avec délice la chronique armoriée, parfois enjolivée, de sa famille, ruinée par la Révolution. On est d’excellente naissance, la taille bien prise, ambitieux, mais sans fortune : en cette époque éprise d’aventure militaire, quel métier choisir, sinon celui des armes ? Certes, son visage fin encadré de boucles blondes (un ange, diront les femmes), sa manie de creuser à fond les problèmes de l’existence au lieu de les cravacher sur sa botte, ne l’y prédisposent guère. Qu’importe ! À dix-sept ans, soit en 1814, lors du premier retour du « roi podagre », il reçoit son brevet de lieutenant des gendarmes de la Maison du roi. Durant cette « Foire d’empoigne » si bien racontée par Anouilh, et dans les années qui suivent, diverses vicissitudes, traverses et déceptions diminuent de jour en jour son attachement à l’armée. Bien qu’ayant obtenu le grade de capitaine, sa santé délicate lui permet de demander sa mise à la réforme en 1827. Entre-temps, sa vocation poétique s’est déclarée, ainsi que son goût de la séduction. Sa nature rêveuse, son charme distant font chavirer les cœurs. À défaut de charges sabre au clair, devenues rares depuis la chute de l’Aigle, il pratique à merveille la douce guerre et multiplie les conquêtes. Un peu avant son retour à la vie civile il a quand même fini par se marier, un bandeau sur les yeux, avec une Miss Lydia Bunbury ; d’où cette confidence : « J’ai épousé une Anglaise que je croyais riche et qui était pauvre, que je croyais belle et qui était laide, qui ne comprend pas un mot de ce que j’écris et qui, pour finir, a perdu la santé… » Il s’improvisera garde-malade et s’occupera de Lydia avec un inlassable dévouement.
De ses débuts sous l’uniforme (qu’il n’endossera de nouveau, brièvement, qu’en 1830), il tire Servitude et Grandeur militaires, mi-fiction, mi-essai, où s’expriment l’amertume née de son expérience et les réflexions désabusées que lui inspirent le statut moderne de l’Armée et ses usages peu compatibles avec le règne solitaire de l’intelligence, seul souci permanent de l’auteur de l’Esprit pur, qui le fait précurseur de Valéry. Comment ne pas rapprocher de « l’écrit universel » célébré par Vigny : « Colombe au bec d’airain ! VISIBLE SAINT-ESPRIT ! », l’ « Honneur des Hommes, Saint LANGAGE » du poète de la Pythie… majuscules comprises ? Mais, pas plus que Valéry n’est complètement le cérébral M. Teste, Vigny n’est le Docteur Noir de Stello qui « aime mieux qu’on voie la vie froidement comme un jeu d’échecs ». On sent bien que les éclairs de lucidité sardonique dont ils sont l’un et l’autre traversés sont les sombres reflets d’une inespérance, sans autre issue que la magie des mots.
La production poétique du jeune Alfred commence aux alentours de sa dix-septième année : des vers sensuels, souvent inspirés de l’Antiquité, qui parfois choquaient sa mère. Son premier poème publié, le Bal, le sera en 1820, dans Le Conservateur littéraire, revue ultra-royaliste fondée par les frères Hugo, qu’il a rencontrés cette année-là. Ce Bal, à qui connaît la suite, sonne comme un prélude. Avant les interrogations lancinantes sur le sens de l’univers, avant la catastrophe sentimentale, avant le silence volontaire et les souffrances physiques des dernières années, c’est le conseil des lucides, celui d’Horace et de Ronsard : Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. Après viendra le « stoïcisme des Anciens », que Vigny amalgame souvent avec l’honneur, défini comme le stoïcisme des temps modernes : « Gémir, pleurer, prier est également lâche. / Fais énergiquement ta longue et lourde tâche / Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler, / Puis après, comme moi, Souffre et meurs sans parler. »
Tourné par ses humanités vers Athènes et Rome, bercé dès l’enfance par le murmure des dieux et le chuchotement des dryades, une sorte de logique instinctive, néanmoins, lui fait apercevoir l’avenir avant tout le monde. Avec son premier grand recueil, Poèmes antiques et modernes, il inaugure en 1826 le genre des petites épopées, que Hugo, Leconte de Lisle et Heredia illustreront beaucoup plus tard. Dans le même temps il publie Cinq-Mars, grand succès de librairie, premier roman historique français. Dumas abordera le genre une dizaine d’années plus tard. Quant aux tentatives du jeune Balzac sous pseudonyme, elles ne méritent pas d’être prises en compte, d’autant qu’il tentait une imitation de Walter Scott, alors que Vigny a renversé la perspective de l’écrivain écossais en prenant comme héros des personnages historiquement réels. Enfin, s’il précède Hugo et les Parnassiens, il ouvre aussi la voie du symbolisme : ce que ses détracteurs d’alors et même parfois d’aujourd’hui reprochent à son lyrisme « incertain », à des vers jugés obscurs, approximatifs ou d’accès difficile, certains décalages inattendus dans l’emploi des termes, qui floutent l’expression, plus abstraite et musicale que visuelle, c’est justement ce qui fera le prix et la singularité de la poésie qui suivra ; le « tremblé » mystérieux et calme qui, pour Proust, établissait entre Vigny et Baudelaire une parenté secrète.
Peinture légendaire ou effusion personnelle, et plus souvent les deux ensemble, la poésie de Vigny ne cesse de marcher « dans une forêt de symboles » visant à renfermer des vérités profondes. Le poète se veut poète-philosophe. Son second recueil, les Destinées, publié au lendemain de sa mort, épouse encore plus visiblement cette ambition. Le familier des Anciens y cède la place au lecteur de la Bible et l’interrogation sur les fins dernières se fait plus obsédante à mesure que l’écrivain voit s’en rapprocher l’échéance. Dans les grands « poèmes philosophiques », la Maison du berger, le Mont des Oliviers, la Bouteille à la mer, une dimension métaphysique s’instaure où Vigny apparaît comme l’interlocuteur de Pascal, celui que « le silence des espaces infinis » effraie. Quand il invoque Dieu, c’est toujours, par une sorte de rhétorique obligée, celui des philosophes et des savants, celui de la Cause première ; mais ce Dieu-là est « muet, aveugle et sourd au cri des Créatures ». Une fois de plus, en écoutant Vigny on entend Baudelaire, celui de l’« ardent sanglot qui roule d’âge en âge/Et vient mourir au bord de votre éternité ! » La seule réponse digne à cet insupportable mutisme sera la réciprocité : « Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté / Le Juste opposera le dédain à l’absence / Et ne répondra plus que par un froid silence /Au Silence éternel de la Divinité. » Dans son Journal posthume, il va encore plus loin, en imaginant une possible rupture de ce silence au Jugement dernier : « [Dieu] dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et la mort de l’innocence, etc. En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera juge, et l’Éternel, le Créateur, sera jugé… »
Au XIXe siècle, on l’aura remarqué, et surtout dans sa première moitié, les feux de la rampe ouvrent aux écrivains le vrai chemin de la gloire. On peut être un romancier connu, comme Balzac, un poète qu’on s’arrache, comme Musset, un homme de lettres n’est pas vraiment consacré tant qu’il n’a pas déchaîné les applaudissements d’une salle parisienne. Et si, tel Lamartine, on n’a aucune vocation pour les planches, on se rattrape sur les tréteaux. George Sand, Flaubert, ont souffert de leurs échecs au théâtre. Ce ne sont pas les Orientales qui ont lancé Hugo, mais Hernani. Dumas père s’est échiné pour la scène durant vingt ans. Et, naturellement, Vigny n’est pas en reste. Son adaptation d’Othello, précédant de peu la bataille hugolienne, apporte le style et le drame romantiques au théâtre. Mais son séjour chez Melpomène et les divers ouvrages qui s’ensuivront, la Maréchale d’Ancre, Quitte pour la peur et surtout Chatterton dont le triomphe impose l’image, promise à un grand avenir, du « poète maudit », ne seront en fin de compte que le décor d’une autre pièce, qui tient du vaudeville et du drame : sa liaison avec la Dorval.
Où trouver natures plus dissemblables ? Autant planter le Vésuve près de la Mer de glace. Impétueuse, éruptive, sujette aux foucades, langue de harengère dans un port de reine à la façon d’Arletty, l’égérie du théâtre romantique n’était même pas belle au sens habituel du mot. Mais son naturel sans apprêt et l’abattage de son talent magnétisaient hommes et femmes (George Sand entre autres), et en particulier notre Alfred, orgueilleux timide, dont la réserve un peu hautaine et compassée présentait pour les dames, habituées aux manières du sexe fort, l’attrait d’un fruit inconnu. L’idylle, entamée en 1831, dura sept ans. Elle fut passionnée, comme en témoignent leurs échanges de lettres, mais ne résista pas aux longues tournées de l’actrice, dont Vigny avait pu apprécier le tempérament de feu et supputait les écarts avec une jalousie maladive. Une aventure avec Sandeau, freluquet littéraire dont s’était entichée aussi George Sand (d’où le pseudonyme de celle-ci), mit un point final à leur relation, ainsi qu’à l’œuvre dramatique de Vigny.
Don Juan, sans doute, est un amoureux blessé : la passion exclusive de Vigny fait place à des penchants plus libertins. La quarantaine venue, le poète s’intéresse aussi de plus près à la chose publique. Il hésite entre ses attaches monarchistes et son peu de goût pour le « roi-citoyen ». L’évolution de ses idées rappelle Chateaubriand. Déçu par les régimes, la médiocrité du personnel politique et les événements, il aurait fini quasiment républicain si ce qu’on est tenté d’appeler, ornée de l’épithète que l’on voudra, la surprise du Second Empire ne l’avait quelque peu rapproché du Pouvoir. Des historiens tétanisés par Guernesey lui ont reproché ces accointances, pourtant logiques. Napoléon III invitait la France à entrer dans les temps modernes, rattrapait son retard sur l’Angleterre, agrandissait son territoire, lui rendait son rang et son lustre. Et Vigny allait mourir bien avant que l’Empereur, dépossédé de lui-même par la maladie, ne fût poussé malgré lui dans une guerre stupide, voulue par son entourage et d’abord par l’Impératrice Eugénie.
Après cinq échecs, Vigny est enfin élu à l’Académie, mais le comte Molé, qui le reçoit, lui donne, selon Sainte-Beuve, « les étrivières », pour avoir trop ouvertement pris contre les traditions le parti du romantisme. Après la chute de Louis-Philippe, il est battu deux fois aux élections en Charente. Il avait noté en 1830 dans son Journal : « Le monde a la démarche d’un sot. Il s’avance en se balançant mollement entre deux absurdités : le droit divin et la souveraineté du peuple. » Il ne publiera plus de livre jusqu’à sa mort ; seulement quelques-uns de ses plus grands poèmes, dans la Revue des deux mondes. Tourné vers la seule postérité, il élabore dans le secret de son alambic mental quelques vers et quelques pensées, comme il distille son cognac du Maine-Giraud. Il note encore « Oh ! fuir ! fuir les hommes et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille ! »
L’estomac rongé par un cancer, avec des crises douloureuses qui nous ramènent encore à Pascal, il continue à soigner son épouse, qui meurt avant lui. Suivant à la lettre l’enseignement du Loup, il s’en va sans une plainte, le 17 septembre 1863 : « A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse, / Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse. » Dix-huit siècles avant, Sénèque avait écrit : « Pleurer, se plaindre, gémir, c’est déserter. » Une soixantaine d’années plus tard, à la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Valéry répondra : « Par faiblesse. »

La Rochelle, 15 octobre 2013
Publié dans Le Spectacle du Monde, décembre 2013.

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