Les Lois de l’apogée

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Jean Le Gall, auteur des « Lois de l’apogée »

Avec l’autorisation de Michel Mourlet, nous reproduisons ci-dessous l’article qu’il a publié récemment dans la version en ligne de la Revue des deux mondes :

    Une dame de l’espèce requin tueur, que l’odeur du sang précipite sur les choses et sur les êtres, et que son ambition hisse au sommet d’une grande entreprise,  finit par y ébrécher ses dents pointues ; un patron de clinique esthétique, riche et socialiste, fait carrière en politique, porte haut son intégrité de ministre, est rattrapé par ses magouilles ; son frère, éditeur qui sait lire et écrire (cela existe !), donc friand de bonne littérature, choisit de contrarier un destin de dilettante impécunieux en publiant un faux inédit de Proust. Trois personnages qui existent puissamment, avec leur cohérence et leurs contradictions. Que possèdent-ils en commun, qu’ils partagent d’ailleurs avec la plupart de ceux qui gravitent autour d’eux ? Ils ont intégré l’imposture à leur substance même, comme ingrédient indispensable à tout individu qui, aujourd’hui, entend « réussir ». À la décharge de l’éditeur faussaire, on dira qu’il entre plus de lucidité amère dans sa conduite que chez les autres, pour qui le  faites-ce-que-je-dis-mais-pas-ce-que-j ’ai-fait est devenu beaucoup plus qu’une règle : une seconde nature.

Ici la peinture de mœurs et de caractères déborde la satire ; elle débouche sur une vraie conception d’ensemble.

Les Lois de l’apogée, titre aussi singulier que le Rouge et le Noir mais qui trouve son explication astronomique à la fin du livre, est le troisième roman de Jean Le Gall et certainement le plus accompli. Ce n’est pas un hasard ou une lubie d’inspiration si les personnages qui tournent dans l’intrigue, planètes présentant une face à la lumière,  l’autre à la nuit, sont disciples de Tartuffe. De même que le théâtre se construit sur l’artifice et le faux-semblant, toute société qui se donne en spectacle tend nécessairement vers l’hypocrisie : Molière, vivant au cœur d’une des formes les plus poussées de spectacle sociétal, ne pouvait que balancer sans cesse entre la dénonciation de Tartuffe et l’isolement d’Alceste. Le roman de Jean Le Gall se situe à une époque où la « société spectacle », bien nommée et analysée avec plus ou moins de justesse par Guy Debord dans les années 60, a totalement basculé dans la société d’imposture. Cette époque, c’est la nôtre. Les vertus ostentatoires, l’humanitarisme télévisé, le partage de ceci, la transparence de cela, et la couronne de lauriers démocratiques et universels posée sur le tout, servent essentiellement à dissimuler des combats sous-marins entre crustacés ‒ grouillement de pinces et craquements de carapaces ‒ dans l’épave de la République.

Constat et illustration féroces quoique tempérés par l’égalité d’humeur de la description et surtout par le plaisir manifeste d’écrire qui à chaque phrase éclate. On se souvient ici de Voltaire et de sa comparaison avec le plaisir de faire des enfants. Une conception ludique de la composition romanesque, entendons : très éloignée du classicisme narratif, juxtapose divers outils : récit, enregistrements au dictaphone, correspondance comme au bon vieux temps épistolaire, articles de journaux, pastiches, retours en arrière, à quoi s’ajoute un mélange de personnes réelles et fictives. Il en résulte une multiplication des accroches et des points de vue qui confère paradoxalement une objectivité convaincante à l’exercice créateur au plus fort de son caprice. Impressions délicieuses : pour le romancier d’être le démiurge d’un monde ; pour le lecteur de toucher du doigt une nouvelle figure de la réalité.

Michel Mourlet

Les Lois de l’apogée, roman de Jean Le Gall, aux Editions Robert Laffont, 342 p., 19 €

 

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