Le Défi de l’écriture

Reproduite avec l’aimable autorisation de l’auteur, voici la préface de Michel Mourlet à l’ouvrage de Maurice Bonnet qui vient de paraître aux Éditions Via Romana.

SAINT LANGAGE

    « Honneur des Hommes, Saint LANGAGE ! » Que cette révélation, la plus belle qui soit, du caractère sacré de la parole, sorte de la plume de M. Teste, ou si l’on préfère, de son alter ego Valéry, l’homme qui a écrit : « Il s’agit de passer de zéro à zéro, et c’est la vie », cela pourrait sembler un paradoxe, voire une contradiction. La contemplation fascinée du néant (celle aussi par Montherlant de ce nada vertigineux qui obsède Ferrante et le Cardinal d’Espagne) n’est-elle pas située hors de tout commerce avec le sacré, surtout s’il est célébré par ceux mêmes qui refusent « l’hallucination des arrière-mondes » ?

Pourtant, Maurice Bonnet qui, j’imagine, ne se reconnaît pas dans cette négation radicale, ne cesse de se référer à  Valéry, comme à Cioran d’ailleurs. Il pourrait aussi bien glaner de riches provisions dans le champ aride de Samuel Beckett, abominant et appelant de ses vœux la fin de ce Tout « qui n’en finit pas de finir » ou encore dans Nietzsche, qui a si magnifiquement sacralisé le langage sous l’invocation de Zarathoustra.

Il faut donc supposer que quelque chose, dans le langage, échappe à l’absence de transcendance postulée par nombre de ceux qui lui attribuent cette fonction sacrée ; que quelque chose de sacré pour eux peut résider au cœur de l’immanence. Qu’on ne pense surtout pas que je perde de vue le livre de Maurice Bonnet. La profondeur de ses aperçus est assurément source de polysémie et de glose, notamment métaphysique. À cela on objectera que dans la mesure où aucune réalité d’aucune sorte, si triviale ou si élevée soit-elle, ne saurait se soustraire à la pesanteur de ses causes et des causes de ses causes, nous obligeant à remonter jusqu’à l’origine, quand bien même celle-ci se confondrait avec l’éternité parménidienne d’un cercle, il est bien naturel que le langage aussi soit soumis à cette règle. La remarque de Sartre dans Situations 1, selon laquelle toute technique romanesque renvoie à la métaphysique du romancier, doit à l’évidence se généraliser à tout objet de connaissance et à tout sujet connaissant. Cependant il convient de remarquer ceci : plus que toute autre réalité dans le monde, le langage articulé nous semble pour l’homme un privilège en prise directe (on dirait aujourd’hui « connecté ») avec les principes qui gouvernent l’univers, facteur le plus lourd, le plus contraignant, le plus inconnaissable de la condition humaine. C’est exactement ce que dit Maurice Bonnet au début du premier chapitre du Défi de l’écriture et que Victor Hugo a résumé dans son célèbre calembour théologique : « Car le mot, c’est le verbe, et le Verbe, c’est Dieu ».

D’où vient ce privilège ? Essentiellement, pensons-nous, de la fonction dévolue au langage (par autorité transcendante et divine ou par immanence spirituelle) de débrouiller le chaos primordial des apparences, telles qu’elles se présentent indistinctement d’abord à nos sens, et que le premier travail de l’intellect, pour en maîtrise l’usage aux fins du Vouloir-vivre, consiste à démêler, à séparer, et pour ce faire, à nommer. « Tout vient de la parole, car le verbe est créateur », affirme  Maurice Bonnet. Nommer les choses, c’est en effet presque les créer, puisque la conscience parlante qui les reflète les arrache à l’unicité informe et confuse de l’Être opaque, pour leur conférer une existence propre, leur forme définie, leur relation claire avec les autres objets, eux aussi précisés par la pensée humaine, exprimés par la parole qui deviendra l’écriture, le dénombrement, et par là même les mathématiques, autre forme d’écriture plus spécifiquement adaptée aux rapports logiques de causalité entre les choses. Ainsi revenons-nous à Valéry, à sa Pythie, à la poétique et à la logique, « Belles chaînes en qui s’engage / Le dieu dans la chair égaré ». Et si je cite encore Valéry, c’est pour accueillir une confidence de Maurice Bonnet en son chapitre sur « La lecture » : dans ses « considérables jouissances intellectuelles et esthétiques », il assigne la première place à l’auteur de Charmes. De ce fait, frôlant Schopenhauer et son Monde comme Volonté et comme Représentation, il est assez naturel que nous parvenions à Heidegger par les voies de la poésie, puisque « dans la pensée l’Être vient au langage. Le langage est la maison de l’Être. Dans son abri, habite l’homme. » (Lettre sur l’humanisme.) L’homme habite parmi les mots, il en est le gardien, il en est le berger ; et berger, l’est tout spécialement le poète. Toute métaphysique est une poétique, toute poétique renvoie à l’ontologie.

Maurice Bonnet définit l’écrivain (le véritable écrivain, bien sûr, non l’écrivant ni l’« écriveur ») tel qu’il se perçoit : « le Seigneur des mots ». C’est bien la même idée, d’où procèdent de multiples figures, méthodes, attitudes, rhétoriques, proses, poèmes, auteurs, qu’il examine dans ce livre dont la relative brièveté garantit l’exceptionnelle densité. L’écriture est un défi, aujourd’hui presque de société – on voit pointer l’oreille aux aguets du pessimiste – mais de toujours existentiel : défi de la vérité de l’Être, à tenter de dévoiler, de découvrir sous les masques dont l’affublent les faux et les mauvais bergers.

On aura compris qu’il n’était pas question pour le préfacier de paraphraser le livre dont on lui a fait l’honneur et le plaisir de lui confier l’ouverture. À chacun d’en apprécier le déroulement chronologique : la parole – l’écriture – la lecture, et d’en savourer les nombreux détours, sentiers ménagés par une sorte d’introspection du scripteur-lecteur qui cherche et trouve sa vérité personnelle à travers le Jardin littéraire, paradis des sages, dont chaque arbre porte des fruits doux ou amers, vénéneux ou désaltérants. Il était question ici, seulement, de mesurer la hauteur de l’enjeu.

Michel Mourlet

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