Le Printemps de Bérengère

 Ci-dessous : Compartiment fumeuses.Compartiment fumeusesCet article de Michel Mourlet, mis en ligne par la Revue des deux mondes, est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 Depuis quelque temps, il ne se passe guère de rentrée théâtrale ou de nouvel an qui n’apporte une affiche illuminée par le sourire de Bérengère Dautun. L’ancienne sociétaire du Français, accompagnée d’une longue cohorte d’admirateurs fidèles, mais aussi redécouverte par de nouveaux aficionados, a troqué le grand plateau de la Comédie-Française contre des scènes plus intimes où la confidence peut se chuchoter, où le cri déchire moins le tympan que le cœur.

  Certains vieux lecteurs des Nouvelles littéraires de jadis se rappellent encore (en tout cas ils me l’ont dit, peut-être pour me faire plaisir) un certain article daté de la fin des années 60. Sur un tiers de page format journal, il célébrait le talent d’une jeune pensionnaire qui brillait partout : sur notre grande scène nationale, au cinéma les Patates d’Autant-Lara  ‒, à la télévision  l’admirable Eugénie Grandet d’Alain Boudet. Titre de l’article : « L’Année Bérengère ». Eh bien cette fois, et sur le même sujet, ce sera : « Le  Printemps de Bérengère ». En effet, après le « Molière » des Coquelicots des tranchées, à peine le rideau baissé au Funambule sur le Marronnier de la rue Caulaincourt, elle joue en alternance dans deux salles : au Studio Hébertot Compartiment fumeuses, au Théâtre La Bruyère la reprise de son envoutante adaptation du livre de Carole Weisweiller, Je l’appelais Monsieur Cocteau ; et prépare pour mai une seconde reprise : Comtesse de Ségur née Rostopchine, en solo.

   Derrière cela, une énergie indomptable, une compagnie qu’elle a fondée : la Cie Titan-Bérengère Dautun, une passion inentamée pour l’art dramatique et pour la langue, la belle langue de théâtre, qui possède ses règles et ses libertés. Sa maîtrise de l’expression n’est sans doute pas étrangère au choix qu’elle a fait de la pièce de Joëlle Fossier, ce Compartiment fumeuses où elle interprète un rôle à sa mesure, mais quand même surprenant, de professeur de français en robe de grand couturier, issue de la « France d’en haut » à particule… incarcérée pour meurtre. Autour d’elle, deux complices d’un talent très sûr : Sylvia Roux et Florence Muller.

   La pièce, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes, repose sur le type de situation que réclamait Labiche pour écrire une bonne comédie : que le hasard ou le destin poussent à se trouver nez-à-nez deux personnages faits pour ne jamais se rencontrer. Ici, dans une cellule de prison, une dame de la meilleure société et une chapardeuse récidiviste, échappée du petit peuple fier et dur à la peine. Certes, nous ne sommes pas dans un vaudeville : le drame suinte des murs sinistres, de la porte qui résonne  lugubrement, pour éclater parfois au fil des souvenirs égrenés. Mais nous ne sommes pas non plus dans une tragédie. Il flotte dans l’atmosphère confinée de la cellule, dans les gestes, dans les paroles échangées, comme un parfum de liberté plus léger qu’on ne l’attendrait de l’ambiance carcérale. Même la geôlière, quand elle vient troubler le dialogue des deux prisonnières en apprentissage d’elles-mêmes, dissimule une fragilité, des fêlures perceptibles sous une rigueur revêche qu’elle s’oblige coûte que coûte à maintenir.

   Car ces trois femmes, comme leur proximité constante les y amène, ne restent pas indifférentes les unes aux autres. En particulier, il va sans dire, celles que des existences et des malheurs sans nulle comparaison entre eux ont conduites sous les mêmes verrous. C’est précisément parce que l’étoffe de leurs vies n’est pas tissée de la même laine que ces deux-là éprouvent l’une pour l’autre une attirance qui est l’éternelle fascination du manque.

   C’est alors qu’un doute pourrait poindre, mais aussi qu’apparaît la très forte originalité de la pièce. Pour peu qu’on obéisse à un réflexe conditionné par l’air du temps, quelle tentation de se dire : encore un de ces sempiternels scénarios programmés par le nouveau catéchisme aux fins de banalisation du mariage pour tous, et fabriqués tout exprès pour recevoir la bénédiction des autorités morales ! Or ce qu’il y a d’étonnant dans le déroulement de cette action troublante, c’est qu’elle n’est jamais trouble. Et d’ailleurs, si le doute subsistait, ce seul échange, bref et définitif, suffirait à le dissiper : « Je n’aime pas les femmes ! », s’écrie l’une. « Moi non plus ! », répond l’autre. Tout est dit et c’est ici que cette histoire d’amour commence à nous intéresser.

     On a trop tendance aujourd’hui à associer de manière presque automatique le sentiment amoureux au désir charnel, ce dont Freud sans doute n’est pas seul responsable, et l’on pense dans la foulée que leur dissociation, dont témoigne la littérature du passé, est le fruit d’un tabou d’abord religieux,  devenu social. Cet amalgame simplificateur prouverait plutôt à quel point Montaigne, Racine ou Stendhal comprenaient mieux le cœur humain que nos modernes mécanistes. Et si je convoque Montaigne, c’est que me revient en mémoire cette « chaleur générale et universelle » par quoi il définit le sentiment qui l’unissait à La Boétie.

   Bien placée pour ressentir et pour comprendre le climat qui baigne Compartiment fumeuses, Bérengère, au micro d’une émission de radio à elle en partie consacrée, cita le mot fameux : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Cette amitié emblématique nous mène à l’épicentre du tremblement de vie qu’entraîne la nouveauté ‒ ou la prise de conscience ‒ d’un attachement puissant à un être, qu’il soit de l’autre sexe, ou du sien propre, ou de son sang, enfant, père, mère, frère, sœur, ou même une simple trace creusée dans la mémoire ; attachement de l’ordre entier du sentiment et dépourvu de connotation sensuelle,  tant il est vrai ‒ explique Cupidon dans le Discours IV de Débat de Folie et d’Amour ‒ que « la lubricité et ardeur de reins n’a rien de commun, ou bien peu, avec Amour » (« ou bien peu » n’étant précisé par Louise Labé qu’en raison du contexte, exclusivement réservé à la relation du couple homme-femme, pour bien montrer qu’elle n’oublie aucun des aspects possibles de la question).

   Ainsi la pièce de Joëlle Fossier s’écarte-t-elle absolument de la complaisance affichée de nos jours dans ce type de sujet. Jusqu’au langage qui ne sacrifie rien à un vérisme bas de gamme et prouve qu’au théâtre, on peut sans heurter la vraisemblance faire parler correctement une fille de poissonnier. De telles singularités méritaient d’être soulignées par une mise en scène inventive. Celle d’Anne Bouvier remplit parfaitement le cahier des charges : tirant avec finesse le meilleur parti des trois interprètes, dans un registre de pudeur qui sait à de certains moments donner cours aux nécessaires violences, elle surprend par des accès de poésie, comme des accès de fièvre. Par exemple, tel ralenti soudain des corps dans un voilage des lumières, pour  exprimer par son contraire, sorte de ballet aquatique, une scène d’hystérie. Le spectateur qui s’y croyait déjà ‒ pris par l’action ! ‒ se souvient tout à coup, mais sans qu’en soit gênée sa participation aristotélicienne, que le théâtre est une puissante métaphore du réel.

Advertisements

A propos franceunivers

Depuis 1971, promotion de la culture française
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s