En bonne compagnie

Reproduction avec l’aimable autorisation de l’auteur de l’article publié par Michel Mourlet dans le n° 170 d’ Éléments pour la civilisation européenne.

Parcourant la biographie illustrée de Michel Déon que les Éditions Séguier viennent de faire paraître sous la signature élégante de Christian Authier, biographie qui se distingue des ouvrages du genre par sa brièveté, je tombe en arrêt sur la reproduction d’une première page de Matulu, journal dont il est beaucoup question ces derniers temps dans la presse, y compris ici même, ‒ grâces en soient rendues à la plume sagace de Ludovic Maubreuil.

Cette couverture illustrée, celle du N° 27 sorti en juillet 1973,  attirait l’attention des lecteurs sur le « dossier du mois », consacré à Michel Déon : une photographie de visage en gros plan et, décalée au-dessous, une encre du théâtre de Delphes, dessin inédit que Salvat, vieux complice d’André Fraigneau et de Michel, accompagnateur fréquent de leurs vagabondages grecs et italiens, m’avait offert en hommage à son ami. Pensez : le premier dossier sur Déon publié dans la presse ! Il avait voulu « marquer le coup ».

Sera-t-on surpris que le surgissement pleine page de ce morceau de passé ouvre brutalement les vannes à un flot de souvenirs ? D’abord François Salvat (1892-1976), appelé à la Table Ronde par Fraigneau et Déon alors directeur éditorial, pour habiller des livres, façon haute couture. Peintre coté et qui le sera de plus en plus ‒ un des grands aquarellistes du XXe siècle ‒, artiste de la lumière, il a saisi mieux que personne à Venise les transparences de la lagune.

De Delphes,  όμφαλός du monde grec – c’est-à-dire, pour les Grecs, nombril du monde tout court ‒ j’étais presque automatiquement conduit à un personnage qui joua un rôle de premier plan dans l’envol du Déon voyageur : Jean-Paul Caracalla. Cette éminence grise de l’édition française, infatigable animateur de jurys littéraires (les Deux-Magots entre autres), a abordé sur le tard dans de savoureux ouvrages la petite histoire des chemins de fer. Dans les années 50-60 et le cadre de la Cie internationale des Wagons-Lits ‒ dont il deviendrait directeur de la communication ‒, quiconque était démangé par le prurit des rails ou des aéroports pouvait compter sur ce résurrecteur de la célèbre Revue des voyages, créée au XIXe siècle par l’Agence Cook, luxueux prétexte qui lui permit d’envoyer vers leurs destinations préférées une belle brochette de jeunes et moins jeunes écrivains, ‒ dont Michel Déon.

Pour un amoureux de la perfection, il n’y a pas de « travaux alimentaires » à traiter par-dessous la jambe. Jacques Laurent écrivit un jour dans Matulu (à propos de Dumas, je crois) que l’une des fortes idées des cuistres aura été d’établir une hiérarchie entre la peinture à l’huile et la peinture à l’eau. Une critique littéraire ou dramatique, pour un écrivain doté d’une demi-once d’amour-propre, n’exige pas moins de réflexion et de soins qu’une page de roman. Un album sur la Grèce, quoique dans une autre forme et une autre intention, renferme autant de possibilités de s’exprimer qu’un journal intime. Les années 50 à 70 furent pour Michel, non seulement celles de tous les voyages, mais aussi du journalisme ; et de la littérature « touristique », si l’on ose employer cet adjectif si contraire à son art de vivre. Grâce aux Éditions Mondiales Del Duca et aux Éditions Sun, disparues hélas ! ou réfugiées dans des girons multinationaux, il nous a laissé dix ou quinze albums écrits soit en collaboration, soit en solitaire, qui sont autant d’esquisses préparatoires de ses grands livres de docufiction hors les murs ‒ Spetsaï, Patmos… Ce fut la période, chère au jeune écrivain autant qu’à son aîné fraternel André Fraigneau, des inoubliables albums « que j’aime » (Venise que j’aime, la Grèce que j’aime, Londres que j’aime, etc.) chacun rédigé, légendé, préfacé par trois auteurs de renom. L’illustrateur en était l’un de nos meilleurs    photographes : Patrice Molinard.  Il n’y a pas plus de raison de négliger ces albums dans une bibliographie de Déon que d’ignorer les carnets de route de Fromentin ou de Flaubert. D’ailleurs, ils figuraient bel et bien, sur ses indications précises, dans ce fameux dossier de Matulu.

Déon n’accordait pas moins d’importance à ses travaux de traduction et en particulier à sa collaboration suivie et chaleureuse avec Salvador Dali, aussi enrichissante pour l’un que pour l’autre[1]. Il avait fait la connaissance du contempteur moustachu de Picasso en 1951, aux Etats-Unis où il avait passé un an grâce à une bourse de la Fondation Rockefeller. C’est durant ce séjour, dont il conservait trente ans plus tard un souvenir particulièrement vif et agréable, qu’il avait été initié aux techniques du théâtre américain (Lee Strasberg venait de prendre la direction de l’Actor’s Studio.) Cet apprentissage se révéla des plus utiles lorsqu’il fut appelé à partager avec Gabriel Marcel la chronique dramatique des Nouvelles littéraires. Il faut espérer qu’un jour, un riche amateur de type larbaldien s’offrira le plaisir de colliger ses critiques de livres et de théâtre. Ce jour-là sera béni par Calliope, Melpomène et Thalie.

« On le dit voyageur, écrivait Jacques Perret dans notre dossier, et je le vois plutôt comme un sédentaire qui se déplace. » Cela signifiait surtout que Michel, à l’instar des Romains escortés de leurs Pénates, emportait partout avec lui son viatique de lecteur, son bagage de complicités amicales et, tout au fond de sa pharmacie portative, le comprimé froid de ses colères. De la fontaine aux souvenirs ‒ réveillés par la photo de Matulu ‒ jaillit le récit que me fit Michel à son retour d’Angola. Ma mémoire ici se fait incertaine : était-ce après ou avant sa préface aux discours de Caetano, le successeur de Salazar ? Il me faudrait fouiller dans mes archives. (« Il me faut le papier », martelait Gaxotte.)

Michel adorait le Portugal ‒ et comme on le comprend, si peu qu’on y ait séjourné. Ses excellentes relations avec Lisbonne l’avaient conduit jusqu’en cette vaste colonie où, note sourdement tenue derrière le bonheur des phrases, son angoisse et sa mélancolie de la disparition des choses ‒ de la canne perdue en promenade jusqu’au planisphère de notre Empire – trouvaient réconfort auprès de cinq siècles de stabilité portugaise. De ses aperçus angolais me revient surtout une image : un « dîner aux chandelles », en l’espèce un banquet en plein air sous la profondeur étoilée de la nuit africaine, entouré d’un cercle de flammes gardé par des soldats en armes…

Le fil conducteur du voyage devait forcément m’amener à Barnabooth. Retournons au dossier de Matulu (premier hommage collectif à l’homme et à l’œuvre, sauf erreur ; d’autres vinrent plus tard, longtemps après la bataille) : Michel Déon nous y livre un texte important intitulé « Une amitié manquée », où il révèle les noms de ses deux figures tutélaires : « le farceur génial Stendhal » et « le sérieux et léger Larbaud » : « Cette amitié, voilà trente ans que je l’entretiens avec Larbaud, un dialogue qui n’a jamais cessé, ne cessera que lorsque j’aurai fermé les yeux comme lui. » Et il concluait : « ces deux êtres ont été dévorés par la même fringale : voir et aimer. » Voir ‒ et sentir : « Bonne odeur de la planète comme d’une pomme dans ma main » (Drieu). Quant à aimer… toujours ce tourment de l’éphémère, la mort inséparable de l’amour et qui revient sans cesse hanter l’œuvre déonienne, jusque dans son dialogue avec l’auteur de Fermina Marquez.

Ces confidences de Michel à notre magazine trublion venaient couronner treize ans  d’une amitié suscitée par Fraigneau, et qui devait se poursuivre à travers le temps, en dépit de l’espace. À l’exception notable, rue Férou, dans l’appartement qu’ils occupaient alors, d’une piperade (j’en ai encore le goût dans la bouche) cuisinée à merveille par une Chantal Déon plus que jamais charmante et volubile,  depuis le début des années 60 les déjeuners au Relais de Sèvres [2] furent le lieu favori de nos rencontres. Certain événements, d’autres amitiés y puisent leur origine, grâce aux camarades qui se joignaient à nous. Je songe à Jacques Serguine, par exemple, qui venait de faire de brillants débuts chez Gallimard avec ses Fils de rois. Il est, je crois, le premier écrivain à avoir visité Michel à Tynagh. Et, naturellement, je pense aussi à Rissient, autre personnage-clé de notre saga déonienne.

Égrener des souvenirs autour de Michel Déon, ou simplement tenter de résumer sa vie, en oubliant Pierre Rissient relèverait du tour de force. À tous ceux pour qui le monde du cinéma  reste une comète lointaine dont ils n’aperçoivent qu’une queue d’étincelles, je déclinerai ‒ trop rapidement ‒ les états de service de Rissient, célébré naguère par un documentaire hollywoodien, et qui a publié il y a peu ses mémoires chez Actes Sud. Les téléspectateurs l’ont pu voir et entendre à loisir dans l’histoire-fleuve en cinq épisodes racontée par Eddy Mitchell et Laurent Chollet en 2012 : Cinéphiles de notre temps. Il est l’instigateur de l’aventure mac-mahonienne (découverte et distribution de films méconnus, production, mais aussi théorie étudiée à l’université).  Réalisateur de deux longs métrages de référence, Alibis et Cinq et la peau, il a été le conseiller artistique du Festival de Cannes durant quarante ans. Sa relation avec Déon fut étroite et de deux ordres.

D’abord, dans les années 50, au sortir du lycée, il fut sans doute l’un des premiers découvreurs de la force dramatique et poétique de ses romans et il la fit découvrir à ses condisciples, à un moment où le romancier dans la fleur de l’âge avait moins de lecteurs que de détracteurs, plus à la mode que lui. (À mon oreille résonnent encore quelques paroles dédaigneuses de Robbe-Grillet, recueillies dans son bureau de la rue Bernard-Palissy.) Les premières rencontres de Rissient avec l’auteur des Trompeuses Espérances eurent lieu, donc, à l’occasion de nos déjeuners chez « Dame Blanchet ». Michel avait grande envie d’entrer dans le monde très fermé du cinéma. Nimier et Éric Ollivier – le Prince Éric ‒ s’y étaient déjà installés comme scénaristes-dialoguistes. Laurent et Blondin ne s’en tiraient pas mal non plus : Caroline chérie faisait exploser le « box-office » et on annonçait  le tournage d’Un Singe en hiver.

Rissient, qui avait fondé le Cercle du Mac-Mahon – appelé à devenir légendaire[3] ‒ et qui s’était plus ou moins brouillé avec Joseph Losey, son président, proposa à Michel de remplacer dans cette fonction l’illustre cinéaste. Ce qu’il accepta bien volontiers. C’est donc par la porte inattendue de la cinéphilie de pointe que notre ami pénétra dans l’univers de l’écran, qui demeure à bien des égards pour les gens de plume un mystérieux miroir aux alouettes. Ainsi adoubé par les « Mac-Mahoniens », Michel Déon suivit une sorte de parcours initiatique : d’abord, sur le premier film de Michel Deville, Ce soir ou jamais, il offrit à ma revue Présence du cinéma un article tel que le cinéaste n’aurait pu en rêver. Puis Rissient lui proposa d’écrire les dialogues de son court métrage, la Passe de trois. Michel raconta ce qu’il avait retenu de cette expérience, capitale à ses yeux, au cours d’un colloque assez farfelu que j’avais organisé à l’improviste dans les locaux de la Table Ronde, profitant de la présence de Fraigneau, Nimier, Blondin, Dominique Rollin et Paul Guimard. L’enregistrement de cette conversation à bâtons rompus (en particulier sur le dos de la Nouvelle Vague) fut publié dans le N° 10 de Présence du cinéma.

Enfin, Pierre convainquit Michel de se lancer dans un travail dont j’ai oublié la nature exacte, scénario original ou adaptation d’un roman ; en tout cas des mois de labeur pour un projet inabouti ; de quoi rendre Déon furieux à juste titre, tout comme l’affecta, je crois, l’enterrement d’un autre projet, à la télévision cette fois : l’adaptation, prête à être tournée,  d’une nouvelle de Balzac que l’on croirait écrite tout exprès pour le petit écran et pour lui,  le Bal de Sceaux. J’en ai aperçu la brochure un jour dans le bureau d’un directeur de production, sur une pile de manuscrits visiblement au rebut…

Sa frustration de cinéma, dans ces années-là, était évidente et il n’est pas certain que le succès ultérieur de ses romans transposés en images l’en ait complètement guéri. Au milieu des années 80, époque où j’enseignais à Paris 1 ma théorie de la communication audiovisuelle,  je l’invitai à mon cours pour discuter avec mes étudiants. La réponse subtilement biaisée qu’il apporta à la question « Êtes-vous  satisfait du traitement réservé à vos romans par la télévision et le cinéma ? » ne pouvait guère laisser de doute à ce sujet.

Quelques mois  auparavant, j’avais souhaité de « faire le point » avec lui sur son œuvre et sa vie, pour Le Spectacle du monde, mensuel de prestige du groupe Valeurs Actuelles. Bien qu’il ne fût nullement question d’un « entretien », je désirais l’associer directement à cet article de fond, qui dans mon esprit ferait pendant, presque dix ans plus tard, au dossier de Matulu. L’associer, disais-je, pour éviter les clichés « hussardisants » d’une documentation de seconde main que nombre de compilateurs commenceraient bientôt à ressasser en boucle. Nous eûmes une longue conversation préliminaire sur quoi je m’appuyai pour rédiger un compendium à la fois critique et biobibliographique, dont je demandai à Michel de relire le brouillon afin d’obtenir son imprimatur. C’est ainsi que prit forme le gobinien « Calender Michel Déon », qui devint par la suite un chapitre d’Écrivains de France, XXe siècle. Livre paru en 1997, dont j’ornai la réédition ‒ en 2011 ‒ de ce résumé dédicatoire : « Pour Michel Déon, trois cents pages d’écriture, cinquante ans d’amitié. »

 

Je referme ici l’écluse des souvenirs, ouverte un an jour pour jour après le départ de Michel. Cinquante ans d’amitié, de retrouvailles, de correspondance, hélas trop espacée (dont l’ultime lettre, si émouvante, citée dans un récent numéro de Livr’Arbitres), voilà qui risquerait de nous entraîner trop loin sur les chemins de la mémoire. Je voulais seulement, en qualité de témoin au long cours, jeter quelques lumières éparses sur une période que nous ne sommes plus très nombreux à avoir vécue « en bonne compagnie », comme le voulait jadis une série d’émissions radiophoniques ; de celles, érudites et gaies, qu’animait André Fraigneau sur France Culture et auxquelles, plus d’une fois, Michel participa.

28 décembre 2017

 

 

[1] Cf. « Dali, le dernier dandy » chapitre de la Guerre des idées dans lequel je me suis attaché à mettre en relief l’œuvre littéraire du peintre, mal connue et insuffisamment considérée.

[2] Évoqués dans mon récent livre Une Vie en liberté (Séguier).

[3] Voir notamment « La Légende du Mac-Mahon » par Sophie Grassin dans L’Express, 29 octobre 1998. (Aujourd’hui consultable en ligne.)

A propos franceunivers

Depuis 1971, promotion de la culture française
Cet article, publié dans Culture, est tagué , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s