Une Cantate pour Lou

Avec l’aimable autorisation de l’auteur, nous reproduisons ci-dessous l’article de Michel Mourlet mis en ligne le 18/1/2018 par la Revue des deux mondes.

Il y eut la restriction apportée à la liberté des mœurs – et, partant, des femmes ‒ par l’imposition, consécutive à la Révolution, du moralisme petit-bourgeois sur la société française, imposition entérinée par le Code civil. Il y eut le déferlement sur l’Europe du puritanisme protestant par les canaux de l’Angleterre victorienne et de la victoire yankee, fulminant avec les procureurs Pinard de France et de Navarre toujours en pleine activité aujourd’hui, culminant avec les humiliations bruxelloises de Verlaine, la condamnation d’Oscar Wilde. Il y eut la peur rancie du qu’en-dira-t-on (voire de son alliée répugnante et sournoise, la délation encouragée) qui commença de remplacer la guerre naturelle des sexes et les si intelligentes, si dangereuses Liaisons.

En dépit de ce fardeau – que d’aucuns appellent progrès ‒ sur leurs épaules, nombre de femmes de grand talent entre Directoire et fin de la Belle Époque retrouvèrent grâce à leur énergie et leur foi en elles-mêmes les routes lumineuses de l’indépendance, de la connaissance, de la création, de la gloire, parcourues en d’autres temps par Hypatie d’Alexandrie, Louise Labé, Madeleine de Scudéry, Ninon de Lenclos, Julie de Lespinasse, tant d’autres. Comme dans beaucoup de cas similaires où la société est accusée, il leur avait suffi de posséder les dons et surtout la force intérieure de vivre leur autonomie. En occident, les pesanteurs sociales ne peuvent pas grand-chose contre cela.

De Germaine de Staël à Marie Curie, d’Augusta Holmès à Germaine Dulac, sans parler de Liane de Pougy, courtisane, écrivain et moniale, dans les Lettres, les sciences, la musique, les arts plastiques, dans le cinéma dès sa naissance, une légion de femmes se leva au XIXe siècle pour retrouver cette liberté officiellement perdue, prouvant par leur existence même qu’elle était indomptable et actuelle plus que jamais. Parmi elles, l’une particulièrement se distingua, par l’étendue de sa curiosité, la vigueur de ses facultés intellectuelles, le choix de ses affinités électives : Lou Andreas-Salomé, essayiste et romancière de langue allemande, première femme psychanalyste, éveilleuse de chefs-d’œuvre et de passions, accoucheuse et tueuse d’hommes, attentive à son seul chemin.

Après avoir fasciné Nietzsche, Rilke, Freud, elle a suscité depuis les années 70 la ferveur d’une dizaine de biographes, deux films (en 1977 et 2015) et même un feuilleton radiophonique. Presque tous ses livres sont traduits en français. Aujourd’hui elle fait ses premiers pas devant la rampe, grâce à Bérengère Dautun et Sylvia Roux

Depuis dix ans, nous qui aimons les « petites formes » autant et plus que les grandes machines,  Bérengère nous enchante sur des scènes propices (Studio Hébertot, La Bruyère, Funambule…) avec des solos ou des duos dont les mélodies puisent leur source dans Jacqueline de Romilly, Cocteau, Rilke ou la comtesse de Ségur. Et puisque la comtesse et l’académicienne helléniste l’avaient poussée vers la longue chaîne de ces femmes créatrices qui se tendent la main par-dessus les siècles, on ne sera pas étonné que Rainer Maria Rilke l’ait conduite jusqu’à Lou.

La surprise est ailleurs. Elle vient de ce que la comédienne à l’apogée de son art, s’inspirant du célèbre transformiste Frégoli (il se produisait à la même époque) interprète les divers personnages masculins ou féminins qui occupèrent la vie de son héroïne, finement incarnée  par Sylvia Roux. Déguisements revêtus en un clin d’œil ou objets symboles d’un état : haut-de-forme, tenue d’officier, rabat ecclésiastique, croix en pendentif, suffisent à les identifier.  Le comble de la magie théâtrale – qui rejoint les jeux de l’enfance ‒ est atteint lorsque Bérangère, tenant devant elle deux étroits morceaux de tissu, dialogue avec le rabat d’un pasteur imaginaire et joue deux rôles à la fois. Quand meurt le père de Lou, chéri plus que raison (Dr. Freud, I presume ?) la veste militaire s’envole au ciel des cintres où Lou, visage levé, ne cessera de s’adresser à lui.

Pour raconter la vie riche et mouvementée (1861-1937) de cette égérie hors norme, sa correspondance forme la trame d’une tapisserie de haute lice aux laines entrelacées dont les cartons, comme il se doit, s’affichent derrière les exécutants. (Les spectateurs qui ont visité les Gobelins comprendront.) Ces projections de textes ou d’images nous ramènent à la mise en scène d’Anne Bouvier, fondée, nous l’avons dit, sur la suggestion par la métaphore ou l’accessoire. Cette mise en scène, nous l’avions déjà remarquée et applaudie dans Compartiment fumeuses : l’inventivité dans la simplicité des moyens. De presque rien, faire quelque chose et surtout de la poésie. Celle-ci s’accorde à merveille au texte composé par Bérengère Dautun (sa première œuvre en tant qu’auteur) texte dont les élans, les aveux s’impriment dans notre oreille avec une force de conviction qui met en relief le sens général : par-delà le bien et le mal, au-dessus des joies et des souffrances, un hymne à la vie et au Gai Savoir. Also sprach Zarathustra.

Michel Mourlet

 

Cantate pour Lou von Salomé. Du jeudi au samedi à 21 h, le dimanche à 17 h. Studio Hébertot. Location : 01 42 93 13 04. 78 bis, bd des Batignolles, 75017 Paris.Cantate pour Lou 2

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