Du bon usage du vaudeville et de la coco d’avant-guerre

Avec l’aimable autorisation de l’auteur, voici la version d’origine (non coupée pour sa mise en page) d’un article de Michel Mourlet publié dans le numéro 120 (septembre 2018) de Service littéraire.

Si au petit matin, assailli d’une bouffée de chaleur critique, on s’avise que Daumier, c’est Labiche inspiré par Goya, on n’éprouvera aucune difficulté à comparer l’auteur de Cocaïne (publié en 1921), Pitigrilli, à la fois aux grands vaudevillistes satiriques et au caricaturiste féroce des médicastres, chats fourrés, bonnes d’enfant, collectionneur des plus cocasses infamies humaines. Même les tableaux naturalistes de l’Italien, contemporain dans sa jeunesse des derniers véristes, confinent au réalisme fantastique relevé chez Daumier par Banville. Parmi d’autres, les pages 28 à 31 du roman, qui dépeignent la voracité des cocaïnomanes « en manque », valent une séquence de film d’épouvante.

Ce n’est qu’un aspect, et non le principal, de ce bouillon de culture fortement concentré et épicé, découverte jubilatoire pour ceux, tel votre serviteur, qui de la littérature italienne d’avant-guerre ne connaissaient guère que Pirandello. Selon les avis autorisés, c’est Umberto Eco qui a commencé à réhabiliter Pitigrilli, « Petit-Gris », alias Dino Segre (1893-1975), jeté aux oubliettes pour plusieurs raisons dont la moindre n’est pas l’accointance secrète qui l’aurait lié au régime de Mussolini, lien dont on aurait peut-être un début de preuve dans ce fait incontesté : chaque fois que Pitigrilli eut à subir les foudres de la justice fasciste, le Duce vint à son secours.  Mais ce n’est pas du tout ce qui tracasse Umberto Eco, dans le texte ajouté en postface à la nouvelle édition française de Cocaïne. On y remarque plutôt les réserves d’ordre littéraire qu’il ne cesse d’exprimer à l’endroit du romancier, chaque fois qu’il vient de le louanger et comme pour s’en excuser. Sa conclusion est un modèle de ces paralogismes qu’il invoque souvent dans son commentaire. Après avoir salué le créateur d’aphorismes brillants, félicité le maître de l’invective et du dialogue incisif, l’avoir crédité d’un style novateur, d’un rythme, « sorte de jazz verbal, une solution aboutie qui, à ma connaissance, n’a jamais été reproduite avec une égale audace », il rapproche sans intention humoristique perceptible Pitigrilli de… Coco Chanel, Maurice Chevalier, Maurice Dekobra. Hormis le partage d’une même époque et du style Art Déco-Années folles, cette parentèle,  confrontée aux impressions toutes fraîches du lecteur de Cocaïne, apparaît proprement saugrenue.

La réalité nous semble tout autre. Plutôt qu’à la Madone des sleepings ou à la Valentine de Ménilmuche, nous songerions volontiers au Swift de la Modeste Proposition (de manger les nourrissons pour résoudre le problème de la surpopulation en Irlande), au Voltaire ricaneur de Candide, aux Persans ébahis de Montesquieu, aux Parerga et Paralipomena de ce vieux sacripant de Schopenhauer, et plus encore peut-être aux souverainetés conjointes de Tartuffe et d’Ubu Roi qui sont notre privilège citoyen.

La pertinence d’Eco paraît plus assurée lorsqu’il se range à l’opinion, qu’il cite, de Mussolini. Celui-ci, écrit-il, « percevait chez Pitigrilli quelque chose qui n’était pas d’ici. Il flairait les pestilences parisiennes ». Certes : le siècle des Lumières (y compris Swift et sa misogynie), les grands sceptiques et humoristes français, Dupuis et Cotonet, Bouvard et Pécuchet forment l’arrière-plan de Cocaïne ; d’où, toutes les cinq ou dix lignes, le gloussement de plaisir du lecteur – surtout s’il n’éprouve aucune aversion particulière pour l’incrédulité. Car Pitigrilli ne croit rigoureusement à rien, ni en rien, excepté à sa propre intelligence et à la bêtise générale, terreau de toutes les croyances. C’est ainsi qu’il a pu être tour à tour ou en même temps amoureux déçu, libertin, plus ou moins séduit par le Pouvoir, antifasciste, agnostique avéré, spiritualiste et, pour finir, écrivain catholique ; ce dernier avatar, susceptible de soulever quelque doute en quiconque l’aura suivi dans son parcours.

De fait, tel du moins qu’il se montre au lecteur non prévenu et forcément déconcerté par cette Odyssée (dont l’Ulysse, un jeune journaliste nommé Tito Arnaudi, rentrera au bercail après avoir écouté les sirènes de la drogue et épuisé les sortilèges décadents de Circé), l’auteur de Cocaïne est un écrivain comique. Son héros, même lorsqu’il meurt, se trompe de mort comme Laurel se trompe de chapeau.

Contrairement à Mauriac, Bernanos, Dante, au marquis de Sade ou au rédacteur de l’Humanité Dimanche, Pitigrilli est un écrivain comique : parce qu’il ne croit ni en Dieu ni en la non-existence de Dieu, ni au Diable et encore moins à la non-existence du Diable ‒ probablement. Selon toute apparence, son système de pensée repose sur cet axiome : Qui croit en quelque chose avec sincérité se trouve du même coup emprisonné dans l’esprit de sérieux, au moins par les pieds, comme un malfrat dans une coulée de béton. À l’inverse, tout fait rire Pitigrilli (après l’avoir exaspéré, sans doute, mais il a pris du recul et de la hauteur) : la société, l’humanité, le non-sens de l’univers, celui de l’Histoire, les grands sentiments, les belles paroles, les journalistes, bien qu’il soit lui-même un humain dans l’univers, amateur de jolies phrases, de jolies femmes, et très sociable, et journaliste. Mais il ne veut pas se laisser duper par les mots. Il regarde le monde avec les yeux d’un Feydeau imprégné de Comme il vous plaira : le monde est un théâtre où se joue une farce. Et comme toutes les farces, celle qu’il nous raconte dans Cocaïne se terminera mal, dans une espèce de rire lugubre. Rien de plus drôle que les pièces de Feydeau, ni de plus sinistre si l’on y réfléchit un peu. D’ailleurs leur auteur, neurasthénique, est mort fou d’avoir trop emmêlé les quiproquos de la bêtise universelle.

Pitigrilli n’est pas mort fou, mais on a cessé d’apprécier ses sarcasmes à partir d’un certain moment. L’origine de ce moment peut se situer à la fin des années trente, quand les idéologies, de droite comme de gauche, sont parvenues à supplanter la lucidité en Europe. Dès lors, non seulement en Russie, en Allemagne, en Italie, mais aussi dans les démocraties se réinstallèrent des Pensées Rigides, taillées sur mesures pour chaque entité politique. C’est ainsi que Pitigrilli allait devenir un repoussoir, un fantôme à expulser vers l’enfer des bibliothèques. Et aujourd’hui, un tison sur lequel il faudrait souffler d’urgence si l’on souhaite ranimer un peu la flamme de l’intelligence, bien vacillante ces temps-ci : le tison rougeoyant de la « désobéissance culturelle », selon la formule d’Eco. Lequel, en 1976, ne pouvait encore prendre toute la mesure de ce que signifierait bientôt cette insolente rébellion.

 

Cocaïne, de Pitigrilli, éd. Séguier, 352 p., 21 €.

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